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Chefs-D'Œuvres dramatiques de P. Corneille : Avec les notes de tous les commentateurs
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CINNA.

Rome a pour ma ruine une hydre trop fertile;

Une tête coupée en fait renaître mille,

Et le sang répandu de mille conjurés

Rend mes jours plus maudits et non plus assurés.

Octave, n’attends plus le coup d’un nouveau Brute:

Meurs, et dérobe-lui la gloire de la chute ;

Meurs ; tu ferois pour vivre un lâche et vain effort,

Si tant de gens de cœur font des vœux pour ta mort,

Et si tout ce (pie Rome a d’illustre jeunessePour te faire périr tour à tour s’intéresse;

Meurs, puisque c’est un mal que tu ne peux guérir;

Meurs enfin, puisqu’il faut ou tout perdre, ou mourir.

La vie est peu de chose, et le peu qui t’en resteNe vaut pas l’acheter par un prix si funeste 1 ;

Meurs, mais quitte du moins la vie avec éclat,

Éteins-en le flambeau dans le sang de l’ingrat,

A toi-même en mourant immole ce perfide;

Contentant ses désirs, punis son parricide ;

Fais un tourment pour lui de ton propre trépas,

En faisant qu’il le voie et n’en jouisse pas :

Mais jouissons plutôt nous-même de sa peine 2 ;

Et si Rome nous hait, triomphons de sa haine.

O Romains ! ô vengeance! ô pouvoir absolu! :

O rigoureux combat d’un cœur irrésolu

Qui fuit en même temps tout ce qu’il se propose!

D’un prince malheureux ordonnez quelque chose !

Qui des deux dois-je suivre, et duquel m’éloigner 3 ?

Ou laissez-moi périr, ou laissez-moi régner.

1 Ne vaut pas l’acheter par un prix si funeste. C’est ici le tour dephrase italien. On dirait bien non vale il comprar ; c’est un trope dontCorneille enrichissait notre langue. (Y.)

2 Peine ici veut dire supplice. (V.)

3 Ces expressions, qui des deux , duquel , n’expriment qu’un froidembarras ; elles peignent un homme qui veut résoudre un problème, etnon un cœur agité. Mais le dernier vers est très beau, et est digne dece grand monologue. (Y.)