ACTE IV, SCENE III.
271
LIVIE.
Seigneur, vous emporter à cette extrémité,
C’est plutôt désespoir que générosité.
AUGUSTE.
ltégner et caresser une main si traîtresse,
Au lieu de sa vertu, c’est montrer sa foiblesse.
Livre.
C'est régner sur vous-même, et, par un noble choix,Pratiquer la vertu la plus digne des rois.
AUGUSTE.
Vous m’aviez bien promis des conseils d’une femme 1 ;
Vous me tenez parole, et c’en sont là, madame.
Après tant d’ennemis à mes pieds abattus,
Dupuis vingt ans je règne, et j’en sais les vertus 2 ;
•le sais leur divers ordre, et de quelle natureSont les devoirs d’un prince en cette conjoncture :
Tout son peuple est blessé par un tel attentat,
Et la seule pensée est un crime d’État,
Une offense qu’on fait à toute sa province,
Dont il faut qu’il la venge, ou cesse d’être prince 3 .
1 Corneille devait d’autant moins mettre un reproche si injuste et siavilissant dans la bouche d’Auguste, que cette grossièreté est mani-festement contraire à l’histoire. Uxori gratias egit , dit Sénèque lephilosophe, dont le sujet de Cinna est tiré. (Y.) — Ce vers est-il doncaussbinjuricux, aussi avilissant que Voltaire le suppose? Il le seroitpeut-être si Livie n’eût pas dit :
Mais écouteriez-vous les conseils d’une femme?
La réponse d’Auguste ne paroît alors qu’une application assez naturelleà ce vers de Livie, et ne mérite pas, à ce qu’il nous semble, ce reprochede grossièreté. Il faut observer, d’ailleurs, que ce ton de galanterieavec les femmes , qui de nos romans et de nos boudoirs s’est étendujusqu’à nos théâtres, était inconnu aux Romains, et n’eût pas été com-patible avec la sévérité de moeurs qui subsistoit encore du tempsd’Auguste. (P.)
2 Les vertus de régner est un barbarisme de phrase, un solécisme ;on peut dire, les vertus des rois, des capitaines, des magistrats , maisnon les vertus de régner, de combattre, de juger. (Y.)
3 La rime de prince n’a que celle de province en substantif : cetteindigence est ce qui contribue davantage à rendre souvent la versifica-tion française faible, languissante, et forcée. Corneille est obligé de