152 POMPÉE.
L’autre entend le tonnerre; et chacun se figureUn désordre soudain de toute la nature ;
Tant l’excès du forfait, troublant leurs jugements,
Présente à leur terreur l’excès des châtiments!
Philippe, d’autre part, montrant sur le rivageDans une ame servile un généreux courage,
Examine d’un œil et d’un soin curieuxOù les vagues rendront ce dépôt précieux,
Pour lui rendre, s’il peut, ce qu’aux morts on doit rendre,Dans quelque urne chétive en ramasser la cendre 1 ,
Et d’un peu de poussière élever un tombeauA celui qui du monde eut le sort le plus beau.
Mais comme vers l’Afrique on poursuit Cornélie,
On voit d’ailleurs César venir de Thessalie :
Une flotte paroit, qu’on a peine à compter...
CLEOPATRE.
C’est lui-même, Achorée, il n’en faut point douler.Tremblez, tremblez, méchants, voici venir la foudre;Cléopâtre a de quoi vous mettre tous en poudre 2 3 4 :
César vient, elle est reine, et Pompée est vengé;
La tyrannie est bas et le sort a changé.
Admirons cependant le destin des grands hommes,Plaignons-les, et par eux jugeons ce que nous sommes 5 .
Ce prince d’un sénat maître de l’univers,
Dont le bonheur sembloit au-dessus du revers,
Lui, que sa Rome a vu, plus craint que le tonnerre,Triompher en trois fois des trois parts de la terre
1 Le mot de chétive ne passerait pas aujourd’hui. Il me paraît qu’ilfait ici un très bel effet, par l’opposition d’une fin si déplorable à lagrandeur passée de Pompée. (Y.)
2 Cléopâtre a de quoi; on évite aujourd’hui de tels hémistiches. Lasituation n’en est pas moins intéressante ; rien n’cst plus grand que cemoment où Pompée périt, où Cornélie fuit, et où César arrive. Onévite aujourd’hui ces lieux communs, mettre en poudre , qui n’étaientemployés que pour rimer à foudre, i V.)
3 Cela serait froid en toute autre occasion; on est peu touché quandon se prépare ainsi, quand on s’arrange pour faire des réflexions ; ilvaudrait mieux montrer plus de sentiment. (V.}
4 On voit bien là le misérable esclavage de la rime. Ce tonnerre n’est
mis que pour rimer à terre : on s’est imaginé, grâce à ces malheureuses