ACTE V, SCÈNE V. 50»
Pour un (idole amant oublie un mauvais frère.
On aura pu vous dire avec quel déplaisirJ’ai vu le désespoir qu’il a voulu choisir 1 2 * ;
Avec combien d'efforts j’ai voulu le défendreDes paniques terreurs qui l’avoient pu surprendre.
11 s’est de mes bontés jusqu’au bout défendu,
Et de peur de se perdre il s’est enlin perdu.
O honte pour César, qu'avec tant de puissance,
Tant de soins de vous rendre entière obéissance 2 ,
11 n’ait pu toutefois, en ces événements,
Obéir au premier de vos commandements!
Prene/.-vons-en au ciel, dont les ordres sublimes:!
Malgré tous nos efforts savent punir les crimes;
Sa rigueur envers lui vous ouvre un sort plus doux,Puisque par cette mort l’Égypte est toute à vous.
CLEOPATRE.
Je sais que j’en reçois un nouveau diadème,
Qu’on n'en peut accuser que les dieux, et lui-nième;
Mais comme il est, seigneur, de la fatalitéQue l'aigreur soit mêlée à la félicité 4 ,
Ne vous offensez pas si cet heur de vos armes,
Qui me rend tant de biens, me coûte un peu de larmes,
Et si, voyant sa mort due à sa trahison,
Je donne à la nature ainsi qu’à la raison.
Je 11 ’ouvre point les yeux sur ma grandeur si proche,Qu’aussitôt à mon cœur mon sang ne le reproche;
J’en ressens dans mon ante un murmure secret,
Et ne puis remonter au trône sans regret.
ACHORÉE.
Un grand peuple, seigneur, dont cette cour est pleine,
1 On ne choisit point un désespoir; au contraire, le désespoir ote laliberté dn choix, ou, si l’on veut, le désespoir force à choisir mal. |V.l
2 Rendre entière obéissance. Ces termes signifient la sujétion d’tmvassal. César veut dire qu’il a tait ce qu’il a pu pour obéir à la volontéde Cléopâtre. Ce n’est, pas là rendre obéissance; cette expression ticlui convient pas : tant de soins poitr ne se dit pas. j V.)
:l Ordres sublimes ne se dit plus ; on se sert des épithètes suprêmes ,souverains , inévitables, immuables ; sublime est affecté aux grandesidées, aux grands sentiments. (V.)
* Le mot propre serait amertume, au lieu d 'aigreur. (Y.)