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Chefs-D'Œuvres dramatiques de P. Corneille : Avec les notes de tous les commentateurs
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148 RODOGÜN'K.

Et mon nom peut encore ici plus que le vôtre.

SELEUCUS.

Mais, madame, voyez que pour premier exploit...

CLÉOPÂTRE.

Mais que chacun de vous pense à ce qu’il me doit.Je sais bien que le sang qu’à vos mains je demandeN’est pas le digne essai d’une valeur bien grande;Mais si vous me devez et le sceptre et le jour,

Ce doit etre envers moi le sceau de votre amour :Sans ce gage ma haine à jamais s’en défie;

Ce n’est qu’en m’imitant que l’on me justifie.

crime horrible par de la colère et des emportements. Quand Phèdre alaissé voir son amour à Hippolyte, et qu’Hippolyte répond : Oubliez-vous que Thésée est mon pire et votre époux 1 elle rentre alors en elle-même, et dit : £7 sur quoi jugez-vous que j'en perds la mémoire îCela est dans la nature ; mais peut-on supposer qu’une reine qui a del’expérience persiste à révolter ses eniants contre elle en se rendanthorrible à leurs yeux 1 . De quel droit leur dit-elle qu’elle peut disposerdu trône comme de sa conquête, après avoir dit, dans la scène précé-dente, qu’elle est forcée de descendre du trône 1 Et comment peut-elley être forcée en disant qu’elle est maîtresse de tout? Cette contradic-tion n’est-elle pas palpable 1 Eaut-il que toute cette pièce, pleine detraits si fiers et si hardis, soit fondée sur de si grandes inconsé-quences? (V.)— La comparaison de Phèdre est ici très déplacée, etconfirme encore ce que nous avons dit : Voltaire ne s’étoit point assezfortement pénétré du caractère de Cléopâtre; caractère unique,et quine peut avoir aucun rapport avec celui de Phèdre. En proie à une pas-sion incestueuse qu’elle déteste, Phèdre ne paroît sur la scène quepoursuivie par des remords, qu’elle garde pendant toute la pièce, etqui ne finissent qu’avec sa vie. Cléopâtre, au contraire, non-seulementn’a point de remords, mais n’en a pas même l’idée. Furieuse d’avoirlaissé pénétrer ses sentiments à ses fils, elle ose les menacer dès qu’ellene peut plus se flatter de les séduire. Le respect de ces princes, et lasoumission qu’ils paroissent toujours conserver pour elle, lui laissentquelque espérance de pouvoir du moins les intimider par ses menaces.Nous ne disons pas que la conduite de cette femme atroce soit raison-nable-, mais nous répétons que les passions effrénées ne raisonnentpas, et que tout ce qui paroît choquant, ou même incroyable à Vol-taire, est rendu vraisemblable par le caractère de Cléopâtre, tel queCorneille l’a conçu : c'est ce que démontre assez le succès constant dela pièce. (P.)