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Chefs-D'Œuvres dramatiques de P. Corneille : Avec les notes de tous les commentateurs
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HÉRACLIUS.

Animons toutes deux l’amant pour la maîtresse;Faisons que son amour nous venge de Phocas 1 ,

Et de son propre fils arme pour nous le bras.

Si j’ai pris soin de lui, si je l’ai laissé vivre,

Si je perdis Léonce, et ne le fis pas suivre,

Ce fut sur l’espoir seul qu’un jour, pour s’agrandir,A ma pleine vengeance il pourroit s’enhardir;

Je ne l’ai conservé que pour ce parricide.

EUDOXE.

Ah, madame!

LÉONTINE.

Ce mot déjà vous intimide!

C’est à de telles mains qu’il nous faut recourir;Cest par là qu’un tyran est digne de périr;

Et le courroux du ciel, pour en purger la terre,Nous doit un parricide au refus du tonnerre.

i II paraît que Léontine n’a pris aucune mesure : elle a une espé-rance vague qu’un jour Martian, se croyant Héraclius, pourra tuer sonpropre père Phocas ; mais elle n’est sûre de rien : elle se repaît de l’idéed’un parricide, à quoi Eudoxe s’oppose très raisonnablement. D’ail-leurs Léontine n’a qu’un intérêt éloigné à toute cette intrigue. Il n’estguère dans la nature qu’elle ait élevé Martian pour tuer un jour sonpère ; on ne médite pas un parricide de si loin. Aujourd’hui qu’il s’agitdéfaire régner Héraclius, il n’importe par quelles mains Phocas pé-risse. Un parricide n’est ici qu’une horreur inutile : à peine est-il ques-tion de ce parricide dans la pièce. La Fable a imaginé de telles atro-cités dans la famille d’Atrée ; mais ce sont les personnages de cettefamille qui les commettent eux-mêmes, emportés par la fureur de leurvengeance. Quand ils commettent ces parricides, quand Atrée faitmanger à Thyeste ses propres enfants, c’est dans l’excès de l’emporte-ment qu’inspire un outrage récent. Atrée ne médite pas sa vengeancevingt ans, cela serait froid et ridicule. Ici, c'est une gouvernante d’en-fants qui, sans aucun intérêt personnel, a livré son propre fils à lamort, il y a vingt ans, dans l’espérance que Martian , substitué à cefils, tuerait dans vingt ans son père Phocas; cela n’est guère dansl’ordre des choses possibles. Remarquons surtout que les atrocités fonteffet au théâtre quand la passion les excuse, quand celui qui va tuerquelqu’un a des remords, quand cette situation produit de grands mou-vements. C'est ici tout le contraire. Il n’y a point de lecteur qui nefasse aisément toutes ces réflexions ; mais, au théâtre, le spectateur,occupé de l’intrigue, s’attache peu à démêler ces défauts, qui sont sen-sibles â la lecture. ( Y.)