Band 
Tome premier.
Seite
6
JPEG-Download
 

6

TABLEAUX HISTORIQUES

Quand les excès sont à leur comble, alors le secours arrive ; et il ne peut plus queredoubler le mal en nécessitant le carnage. Des ordres exécrables sont donnés pourtirer sur une multitude de citoyens , dont la plupart n’étaient attirés là que par lasingularité de l’événement, ou même par le zèle de la dhose publique. On avait préparépour les malfaiteurs des charrettes chargées de pierres , un bateau rempli de caillouxet de bâtons : ils furent interceptés ; mais les tuiles, les ardoises, les meubles, y sup-pléèrent , et furent lancés comme une grêle sur les soldats de Royal-Cravate et sur lesgardes-françaises. Blessés et furieux, ils obéirent à l’ordre de la vengeance. Les fusils,les baïonnettes , immolèrent des troupes de citoyens , tués sur les toits, percés dansles appartemens, dans les caves ; et la nuit seule mit un terme à ces meurtres. U nefallait qu’un bataillon, placé la veille sur les lieux, pour parer à tout : mais on voulaitun événement qui parût rendre nécessaire à Paris la présence des troupes nombreusesqu’on allait y amener , et il importait au ministère de rendre le peuple et le soldatirréconciliables.

La Providence, qui, depuis le premier moment du nouvel ordre de choses , a toujoursdéconcerté les mesures des ennemis de la chose publique, fit tourner contre eux cetexécrable projet. On remplit de troupes tous les environs de la capitale. Quoique laréunion des trois ordres fût consommée à l’assemblée nationale, et que les ministres neparlassent que de concorde entre le roi et les représentans , trente-cinq mille hommesde troupes de ligne étaient répartis entre Paris et Versailles ; vingt mille autres étaientattendus 5 des trains d’artillerie les suivaient avec des frais énormes. Les camps sonttracés, les emplacemens des batteries sont formés ; on s’assure des communications,on intercepte les passages : les chemins, les ponts , les promenades, sont métamor-phosés en postes militaires. Le maréchal de Broglie dirigeait tous ces mouvemens. Lacapitale , émue d’une indignation profonde à la vue d’un tel appareil de guerre, cherchedes amis et des alliés dans les soldats français qui arrivaient de toutes parts. On leurfit sentir que la soumission absolue à la discipline des camps et des combats, qui faitleur force contre les ennemis de la patrie, n’est pas exigible contre la patrie elle-même,et que le serment des guerriers les lie à la nation encore plus qu’au roi. Le régimentdes gardes-françaises , plus éclairé que le reste de l’armée par son séjour dans Paris et particulièrement animé d’un juste ressentiment pour s’être vu dans l’alternative d’êtrela victime des brigands du faubourg Saint-Antoine, ou le bourreau de ses concitoyens,donna le premier les preuves d’un patriotisme déclaré. Deux compagnies de ce corpsrefusent, le a3 juin, de tirer sur le peuple. Un jeune homme, officier récemment sortide cette brave légion, malgré tous les liens du sang qui devaient l’attacher au parti dela noblesse, M. de Valadi , gagné, dit-on par d’Orléans , va de caserne en caserneprêcher les droits de l’homme, et rappeler à chaque soldat ce qu’il se doit à lui-mêmeet ce qu’exige la patrie. Le succès répond à son zèle : les gardes se mêlent avec lepeuple et prennent part à tous les événemens qui intéressent la nation. En vain leschefs inquiets les consignent; des cohortes entières sortent des casernes où elles étaientemprisonnées ; et les soldats qui les composent, après avoir paru par centaines, deux àdeux , et sans armes, au Palais-Royal , et y avoir reçu les applaudissemens de leursconcitoyens, rentrent dans les mêmes casernes sans causer aucun désordre.

Cependant onze gardes-françaises , du nombre de ceux qui avaient refusé de tournerleurs armes contre le peuple , étaient détenus dans les prisons de l’Abbaye Saint-Germain. Le 3o juin, un commissionnaire remit au café de Foi une lettre par laquelleon donnait avis au public que la nuit même ils devaient être transférés à Bicêtre ,lieu , disait la lettre , destiné à de vils scélérats , et non à de braves gens comme eux. Apeine un citoyen d’une voix forte a-t-il fait, au milieu du jardin, lecture de cet avis,