22 TABLEAUX HISTORIQUES
passés conserve dans le récit des grands événemens, et dont la révolution française
rappelle fréquemment le souvenir.
Telle était, en général, la disposition de l’armée ; et le régiment des gardes-françaisess’en était lui-même ressenti. Mais à ces causes de mécontentement, communes à tousles corps militaires, il s’en joignaient d’autres qui redoublaient dans celui-ci la fer-mentation sourde dont il était agité. Le développement de ces causes contribuera à faireadmirer la réunion des circonstances favorables à la révolution.
Le régiment des gardes avait été long-temps commandé par le maréchal de Biron.Cet homme, d’un mérite médiocre, avait eu pourtant celui de se faire aimer de sessoldats. Distingué à Fontenoi, et depuis oublié de la France , mais non pas de la cour,comblé de grâces, parvenu à une extrême vieillesse, et possesseur d’une immense for-tune, il en consacrait une partie à la belle tenue de sa troupe, déjà très-dispendieusepour l’état. Jaloux en même temps et de plaire à la cour et de briller par son faste àParis , il allait à ce double but par l’éclat extérieur de son régiment, qui semblait êtredevenu une partie de son luxe personnel. Ces qualités avaient suffi pour en faire l’idolede ses soldats. On se souvient de l’obéissance qu’ils lui avaient montrée en 1788, dansune action engagée entre eux et le peuple de Paris dans la rue Saint-Dominique. Nousn’ignorons pas les changemens qu’une année avait opérés dans l’opinion, même parmiles soldats : mais, malgré ces changemens si rapides, nous avons lieu de douter quel’influence des dispositions nouvelles se fut étendue jusqu’aux gardes - françaises, s’ilseussent continué d’être commandés par le maréchal de Biron. Leur patriotisme, dans
la crise de 1789, l’eût-il emporté sur leur affection pour leur général?.Tel
était leur attachement pour sa mémoire, qu’une des fautes les plus graves de leur nou-veau colonel fut d’avoir fait ôter de leurs casernes le buste de son prédécesseur. C’étaitsans doute une grande imprudence, et ce ne fut pas la seule. Chaque jour multipliaitles plaintes qu’ils formaient contre lui : ils lui reprochaient à-la-fois une excessive duretéet une extrême avarice 5 deux défauts qui placent un chef entre la haine et le mépris.Différentes circonstances hâtaient le moment qui devait tourner en révolte ouverte leurressentiment déjà si dangereux. On sait que, dans ce régiment, plusieurs soldats exer-çaient dans la capitale des métiers et des professions qui les mettaient en communicationimmédiate avec les artisans et les journaliers de toute espèce. De là des conversationssur les affaires publiques, dans un temps où tous les esprits étaient échauffés ; de là desrapports plus intimes avec le peuple, et en quelque sorte une communauté de ressen-timens. Ils lisaient ou entendaient lire cette foule d’écrits, publiés tous les jours, oules torts du gouvernement étaient dénoncés au peuple dans un style grossièrementénergique, dont l’effet s’est plus d’une fois manifesté trop rapidement. Ces écrits con-tenaient des maximes, dont quelques-unes étaient très-philosophiques, mais dont le plusgrand nombre consacrait le dogme, peut-être nécessaire alors, mais si dangereux dansses suites, de l’insurrection et de l’insubordination. On portait jusques dans les casernesces écrits, qui répandaient parmi les soldats les idées, les rumeurs et les agitations dela capitale. Des libéralités, accompagnées de promesses, donnaient du poids parmi easà cette nouvelle doctrine j et l’accueil quelquefois fraternel qu’ils recevaient des citoyensles plus aisés formaient un contraste saillant avec la rudesse dont les agens du despO"tisme usaient à l’égard de ses soutiens. On aigrissait encore leur mécontentement contreleur colonel, qui, à ce titre seul, était très-odieux au peuple. On le supposait complicedes mesures prises avec les ministres contre Paris , et l’opposition révoltante de cetteconduite et de ses devoirs comme député à l’assemblée nationale redoublait l’indigna-tion populaire : plus d’une fois il en avait évité l’effet, lorsqu’il courut enfin le risqned’en être la victime.