DE LA RÉVOLUTION. 2 9 5
y pénétrèrent enfin ; et, peu de jours après , la garnison fit une sortie générale , en mêmetemps que les paysans de toutes les communes voisines , rassemblés au son du tocsin , seprécipitèrent sur l’ennemi, qui fut repoussé à une certaine distance de la ville.
Elle avait reçu plus de six mille bombes et dë trente mille boulets rouges. Cinq centsmaisons ruinées de fond en comble , et deux mille autres fort endommagées, attestaientassez le courage de ses habitans. Quand les commissaires de la convention entrèrent danscette cité naguère si florissante et pour lors couverte de décombres ; quand ils virent unefoule considérable les accompagner aux cris de Vive la république ! à la maison commune oùles magistrats n’avaient point cessé de délibérer quoique plusieurs bombes y eussent éclaté ;leurs yeux se remplirent de larmes ; ils ne surent comment exprimer la reconnaissancenationale dont ils étaient les organes. Ils offrirent des secours aux incendiés , mais aucunde ceux-ci ne le reçut qu’après s’être assuré que personne n’avait souffert plus que lui.Un désintéressement si rare mit le comble à la gloire dont les Lillois s’étaient couvertspendant le siège de leur ville.
L’histoire transmettra à l’admiration de la postérité les traits d’héroïsme dont cette citéfut le théâtre. Elle recueillera avec soin, dans les lettres qu’écrivaient alors les adminis-trateurs du district, des morceaux tels que les suivans , qui dénotent le caractère le plusfort et le dévouement le plus sublime : « Le peuple ne se laisse point abattre par tous ces» désastres , ni par les monceaux de ruines et de cendres qui l’environnent. Après que» toutes les maisons auront été brûlées , il se réunira avec nous sur la place publique ; et» là nous délibérerons encore sur les moyens de sauver une ville de la conservation de» laquelle dépend peut-être le salut de la république. » Dans une autre lettre : « Tout est>» détruit depuis Notre-Dame jusqu’à l’hôtel de la maison commune : nous sommes dansM l’impossibilité de faire des sorties ; mais , quel que doive être notre sort , nous resterons» fermes et inébranlablement attachés à la liberté de notre république... Nos malheurs» n’ont point encore eu de terme. Tel est l’état affligeant de notre ville , qu’un fils réclame» un père, un époux son épouse, une fille sa mère ; mais tous finissent en disant, Ils» auront beau faire , les scélérats , ils n'auront pas la ville. La nation est juste : patience et cou-» rage , etc. ...» Nous ne pouvons nous lasser de lire cette correspondance si honorablepour les magistrats de Lille , qui nous semble présenter la juste mesure du courage sansforfanterie , sans exagération , et vraiment la preuve à la main.
Les habitans furent dignes de leurs administrateurs. Us s’étaient si bien familiarisésavec le péril, qu’on les voyait tous courir vers les endroits où tombaient les bombes , etse disputer qui en arracherait les mèches avec le plus d’adresse. Les femmes , qui ontpratiqué tant de genres de vertus pendant la révolution , déployèrent au milieu deshorreurs du siège un courage bien admirable dans leur sexe. La plupart des citoyennesde Lille se livrèrent au pansement des blessés, à qui elles prodiguaient les plus tendressoins : toutes les maisons étaient ouvertes pour les recevoir : linge , médicamens , nourri-ture , tout était donné sans compte. C’était une vaste famille dont les biens étaient encommunauté. Tandis que la princesse Christine , femme du duc de Saxe , mettait elle-même lé feu aux mortiers pour encourager les assiégeans , les Lilloises pratiquaient desvertus plus douces , plus dignes d’elles , et réparaient ainsi l’outrage que la princesseautrichienne faisait à son sexe.
Les Impériaux s’étaient emparés du faubourg de Fives, et ils incommodaient beaucouples assiégés à l’abri des maisons dans lesquelles ils se cachaient. Les canonniers de la placehésitaient à tirer sur ces maisons, dans la crainte de ruiner les propriétés des habitans ;mais ces généreux citoyens vinrent d’eux-mêmes conjurer les artilleurs de pointer leurspièces sur les bâtimens où se retiraient les Impériaux ; et quand on eut vu qu’il étaitimpossible de les en déloger sans faire une sortie, on les vit les premiers s’élancer de laville avec la garnison , et aller porter la flamme dans leurs habitations , sans plainte, sans