CHAP. XVIII. CAMPAGNE DE 1812.
231
s’était, franchement ralliée à celle-ci pom-me combattre avec pins de succès.
Dansladisposition d’esprit où je me trouve,j’attends avec impatience les députés de cetteville si influente sur l’intérieur de l’empire;mon étonnement est proportionné à l’inté-rêt que j’y porte, lorsque mon avanGgardem’annonce que tout paraissait désert, etque l’on avait eu peine à réunir quelquesemployés subalternes qui m’apprirent eneffet que le gros de la population, et toutce qui tenait à l'administration publique,avait disparu.
Je fis néanmoins mon entrée en grandepompe,mais dans un morne silence, indicecertain du pressentiment qui nous dominaittous. Descendu au Kremlin , cet antiquepalais des czars, si célèbre par de grandssouvenirs, si extraordinaire par son archi-tecture, moitié orientale et moitié slave, jen’éprouvai pas moins d’émotion à l’aspectdu trône de Pierre-le-Grand , que je n’enavais ressenti en visitant, en iso6, le cabi-net deFrédéricà Potzdam. La vue délicieuseque l’on découvre du beau balcon de ce pa-lais ajoutait aux sensations qui agitaient monâme, et dont il fallut m’arracher pour va-quer aux affaires pénibles qui m’assaillirentde toutes parts.
Mes premiers soins furent de maintenirl’ordre, en assignant aux différents corpsd’armée des quartiers où ils devaient s’éta-blir et pourvoir à leurs pressants besoins.Des commandants furent nommés à chacunde ces quartiers.
L’ordre a toujours été parfaitement maintenu dans les capitales que nous avionsconquises, et où il était resté une ombre demagistrature et des habitants pour garantirleurs pénates. A Madrid même, mon entréen’avait été signalée par aucun excès. Maisici, une armée affamée, trouvant tout àl’abandon, ne pouvait considérer Moscou !
que comme un vaste camp abandonné parl’ennemi. Chaque soldat s’appropriait ce quin’avait plus de maître. Toutes les précau-tions avaient été prises pour placer desgardes aux dépôts publics et aux grandsétablissements; mais mille boutiques parti-culières étaient fermées, leurs propriétairesen fuite avec leurs effets les plus précieux:les soldats, ne pouvant espérer des vivresavant que le service fût établi, enfonçaientdes magasins ainsi livrés à leur merci.
l^es Russes incendient Moscou .
Aux scènes violentes que le pillage occa-sionna succédèrent bientôt plusieurs incen-dies dont le nombre augmenta bientôt. Jefus d’abord indigné de ces excès dont j’at-tribuais la faute à l’imprudence avec laquellenos soldats allumaient des feux au milieudes maisons : j’ordonnai des punitions sé-vères. Le ravage de l’incendie allait toujourscroissant ; enfin plusieurs individus ivres,pris les torches à la main, annoncèrent quece projet, prémédité par quelques-uns demes plus acharnés ennemis, était le résultatd’une résolution à la fois héroïque et cruelle.Dès le troisième jour, Moscou ne présen-tait plus qu’un océan de feu : le spectacle dubalcon du Kremlin eût été digne de Néron incendiant Rome . Pour moi, qui n’eus jamaisde ressemblance avec ce monstre, j’en avaisle cœur déchiré.
I.es flammes me Forcent d’en sortir.
Mes troupes reçurent l’ordre de faire toutleur possible pour mettre un terme à cecruel désastre ; vains efforts, toutes les pom-pes avaient été emmenées par le gouverneurRostopschin, principal auteur de ces incen-dies, et les trois quarts des maisons étanten bois, le feu se propageait avec une rapi-dité que des soldats de police déguisés avaient! soin de redoubler : en deux jours,7à 8 mille