VILLE DE PARIS.
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on l’interroge, on l’interpelle, on le tutoie, on l’injurie ; puis on luiprescrit, d’une voix tonnante, de sanctionner le décret du 24 mai, quiprononce la déportation des prêtres insoumis, et celui du 8 juin, quiordonne la formation d’un camp de 20,000 hommes. Le roi, sans setroubler, jure qu’il ne se dessaisira pas du droit que lui donne la cons-titution.
Le 11 juillet, la patrie est déclarée en danger, et, dans un seul jour,qoinze mille volontaires s’enrôlent à Paris, aux accents de l’hymne dela Marseillaise. — Le 25 juillet, un décret de l’assemblée met toutesles sections de Paris en permanence, et la population tout entière setrouve ainsi appelée à délibérer sur les affaires publiques. La premièrequestion mise en délibération est la déchéance du roi ; dans toutes lessections, la majorité fui pour la déchéance. — Pendant qu’on préparaitainsi le renversement du gouvernement monarchique, l’armée de la coa-lition, composée de soixante-dix mille Prussiens et de soixante-huit milleAutrichiens, Hessois et nobles émigrés, se disposait à envahir la Franceet à marcher sur Paris par plusieurs points en même temps. Au mo-ment où cette armée se mit en marche, le prince de Brunswick publia,au nom de l’empereur d’Autriche et du roi de Prusse, un manifeste quiarriva à Paris dans le moment de la plus grande fermentation. — Le 3août, Pétion demanda à l’assemblée nationale, au nom de la commune deParis, la déchéance du roi, que différentes villes de France demandaientégalement. A ces demandes faites paisiblement, viennent se joindre dessignes de trouble et de rébellion ouverte. De son côté, la cour armait,sous le prétexte de repousser l’agression ; elle croyait s’ètre assurée dela plus saine partie de la garde nationale. Mandat, qui la commandait,était dans ses intérêts. On avait réuni au château douze cents Suisses ,hommes surs, auxquels s’étaieut joints, sous le mente uniforme, plu-sieurs jeunes gens de la garde du roi. Six cents personnes, la plupartofficiers retirés, gardaient les appariements.
Le 9 août au soir, le roi lit appeler Pétion, qui trouva le châteaugarni de gens armés. Le roi lui demanda quel était l’état de Paris. Pé-tion ne lui en cacha pas la fermentation ; mais tous ces iuterrogats n’é-taient qu’un prétexte. On avait appelé ce maire pour le retenir en otage,et en effet on le gardait de près ; on le força , dit-on, à signer un ordrequi autorisait le commandant de la garde nationale à repousser la forcepar la force. Cependant des amis de Pétion sollicitent et obtiennent del’assemblée nationale, qu’on envoie aux Tuileries réclamer le maire deParis. Un décret est rendu, par lequel l’assemblée mande Pétion à sabarre. Des huissiers, précédés des grenadiers du corps législatif, vien-nent signifier ce décret, et Pétion sort ainsi des mains de la cour. À mi-nuit le tocsin sonne sur les deux bourdons de la cathédrale, dont unn’existe plus aujourd’hui. La municipalité est suspendue , et un conseilgénéral de la commune provisoire, nommé, dit-on, par les sections deParis, est installé et remplace la municipalité légale. Pétion , Manuel etDanton étaient maintenus dans leurs fonctions.—En meme temps Man-dat, commandant général de la garde nationale et dévoué aux Tuileries,lait armer plusieurs légions de la garde parisienne ; il place des forcesdevant la colonnade du Louvre, dans l’intention, dit-on, de fondre surle derrière de ceux qui attaqueraient les Tuileries, et ordonne au com-mandant du poste de l’hôtel de ville de tirer sur les bataillons du fau-bourg St-Antoine, lorsqu’ils déboucheront par l’arcade St-Jean. Onl’accuse aussi d’avoir, sans autorisation, fait conduire sur le Pont-Neufles canons de plusieurs sections. Manuel, procureur de la commune,ordonne à ce général de se rendre à l’hôtel de ville ; il v arrive : on l’ac-cuse d’abandonner les intérêts du peuple, il se justifie mal ; les nouveauxofficiers municipaux arrêtent qu’il sera conduit à l’Abbaye. En sortant,il est assailli, massacré par la multitude, et son corps jeté dans la Seine.
Le 10 août, vers quatre heures du matin , des colonnes, composéesde Marseillais, de Bretons et d’individus de différentes sections, et prin-cipalement de celles des faubourgs St-Marcel et St-Antoine, mises enmouvement dès trois heures du matin, se portent vers les Tuileries. À cinqheures, le roi, la reine et Madame Elisabeth descendent, dans les courset passent la revue de la garde nationale. Pendant ce temps, on introdui-sait au château une foule de nobles , qui se répandit dans les apparte-ments. Cette foule de courtisans, au nombre de six ou huit cents, dé-ployèrent chacun leurs armes, les uns des espingoles, les autres des
poignards, des sabres courts, des pistolets, des couteaux de chasse, etc.Mais bientôt les Marseillais se présentent au Carrousel, en face du châ-teau , et s’v rangent en bataille. Les hommes du faubourg St-Antoineles rejoignent plus tard. En même temps, un bataillon du faubourg St-Marcel pénètre par la terrasse des Feuillants dans le jardin des Tuile-ries , et un bataillon de la Croix-Rouge se saisit du Pont-Roval. — Asept heures du matin, la cour, persuadée que l’attaque n’auraitpas lieu ce jour-là, mais inquiète de la présence des Marseillais,adresse une pétition à l’assemblée pour demander leur éloignement. —Vers huit heures, un officier municipal entre au château et annonce lanouvelle que les colonnes rassemblées se portaient de tous les points deParis sur les Tuileries. « Eli bieu ! que veulent-ils? » dit le garde dessceaux Joli. » Le municipal répond : « La déchéance. — Eh bien ! quel’assemblée la prononce donc ! >> La reine dit : « Mais que deviendra leroi ? » L’officier municipal se courba sans répondre. En ce moment leprocureur général Rœderer, à la tête du département, et revêtu de sonécharpe, entre, et demande à parler au roi et à la reine seuls ; il leurdéclare que le péril est à sou comble, que la famille royale sera infailli-blement égoi'gée, et causera en outre la perte de tous ceux qui se trou-veront près d’elle, si le roi ne prend pas sur-le-champ le parti de serendre à l’assemblée nationale. La reine s’opposa à ce départ; elleavait déjà dit qu’elle préférait se faire clouer aux murs du château,plutôt que d’en sortir. Le roi, au contraire, persuadé, d’après le dis-cours de Rœderer, que toute résistance était inutile, se résolut à suivrele conseil du procureur général. Le roi, accompagné des six ministreset de quelques personnes de sa cour, ayant été introduit, parla ainsi :« Messieurs, je suis venu ici pour éviter un grand crime qui allait secommettre, et je pense que je ne saurais être plus en sûreté qu’au mi-lieu de vous. « Guadet, président en l’absence de Merlet, répondit :<( Sire , vous pouvez compter sur la fermeté de l’assemblée nationaleses membres ont juré de mourir en soutenant les droits du peuple et lesautorités constituées. » Le roi s’assit alors à côté du président ; mais, surl’observation de quelques membres, que la constitution interdisait aucorps législatif toute délibération en présence du roi, l’assemblée décidaque LL. MM. et leur famille se placeraient dans une loge située der-rière le fauteuil du président. Cette loge^était celle du journal intitulé leLogographe.
A peine le roi avait-il quitté le château , qu’une douzaine de sans-culottes , avec un officier municipal à leur tête, s’avancèrent jus-qu’au pied du grand escalier ; ils y saisirent le premier factionnairesuisse et successivement cinq autres. Bientôt la masse entière se porte aupied du grand escalier, et l’on y massacre à coups de massue les cinqSuisses déjà saisis et désarmés. A ce moment tous les Suisses de ce postese mettent en bataille aux ordres des capitaines Turler et Castelberg,qui ordonnent de repousser la force par la force et de faire feu. L’ex-plosion inattendue des Suisses, les décharges redoublées qui partent desfenêtres du château, et même de ses combles, mettent en fuite les fédérésmarseillais, bretons, etc., en tuent et en blessent un grand nombre, etnettoient en un instant la cour des Tuileries et la place du Carrousel. Lecapitaine Turler s’avance même sur cette place avec cent vingt Suisses,et s’empare de deux pièces de canon. Du côté opposé, les trois centsSuisses qui défendaient le Pont-Tournant font avec succès un feu roulantsur environ dix mille hommes postés sur cette place, et la fortunesemble favoriser les assiégés. Mais bientôt toutes les troupes assaillantes,revenues de leur première stupeur, et animées par quelques chefs, serallient et se portent à la fois sur les différents points. Quelques partisentrent dans le jardin et attaquent le château de ce côté, pendant qu’ilest battu de l’autre par plusieurs pièces de canon placées aux angles desrues aboutissant à la place du Carrousel. Tout fut alors décidé : les cinqou six cents nobles qui n’avaient point combattu déposent les uniformesqu’ils avaient endossés, s’évadent précipitamment par la galerie duLouvre, où ils s’étaient ménagé des issues, sortent en criaut Vive la na-tion ! et abandonnent ainsi les femmes qui étaient demeurées au châteauet huit cents Suisses environ qui ne pouvaient plus le défendre. Ceux-cise rallient sous le vestibule,)* sont vivement attaqués, et périssentpresque tous après une résistance aussi inutile que courageuse.
Pendant que la demeure royale offrait l’image de la désolation, la
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