54 VILLE DE PAIUS. — DEUXIEME ARRONDISSEMENT. — N° 5. QUARTIER DU PALAIS-ROYAL.
Au n“ 59, Artau, censeur royal en 1790, tenait une maison de jeuoù se réunissaient pour dîner plusieurs gens de lettres de l’époque,entre autres Chamfort, l’abbé Delille, Rivarol, qui par leur appétit etleurs bons mots étaient chargés d’achalander la maison. Artau ne gar-dait pas pour lui tout ce qui se disait dans ces salons ; on prétendaitqu’il en faisait la confidence au lieutenant général de police ; il sechargeait aussi de procurer les pamphlets et libelles qui ne se vendaientque sous le manteah ; ou a même prétendu que quelques-uns étaient desa composition.
Plus lard des maisons de jeu autorisées par le gouvernement furentétablies au Palais-Roval. Il y avait au n” 9 deux roulettes, un trente-et-un et un creps ; au n u 113 , la plus infâme de toutes les maisons dejeu, deux roulettes, un passe-dix et un biribi ; au n° 129, un trente-et-uu et une roulette ; au n" 154 une roulette et un trente-et-un.
Aux n " 56 et 60 est le café de Foy, plus ancien que les arcades duPalais-Royal, et aussi fameux que le Palais-Royal lui-même. Ce caféfut fondé par un nommé Jousserand , dont la veuve est morte au moisde janvier 1842, laissant après elle à ses héritiers une fortune de cinqmillions. Le café de Foy a partagé pendant plus de soixante ans lavogue avec le café du Caveau , devenu depuis le café de la Rotonde , etavec le café Valois, qui a fini si tristement eu 1841. Le café de Foy aenrichi, depuis M'“ Jousserand , d’une fortune de millionnaires le pèreLenoir, son fils, et son successeur , M. Lemaître; il en est aujourd’hui(1S42) à faire une quatrième fortune, déjà en bon train, celle du pro-priétaire actuel, M. Questel.
Le caféde Foy, célèbre par les discours de Camille Desmoulins, qu’ona si justement nommé le premier apôtre de la liberté, a eu, comme tousles vieux cafés de Paris, ses célébrités. Arnaud Baculard y a vécu, pen-dant trente ans, d’emprunts de petits écus qu’aucun provincial n’auraitosé refuser à l’auteur des Epreuves du sentiment et du Comte de Com-minges. Le vieux marquis de Ximenès s’y roulait toute la journée detable en table, à la poursuite de tous les journaux, et racontait à toutvenant l’histoire de ses tragédies. Le poète Lebrun, qui s’était complai-samment laissé surnommé Pindare , vieux et aveugle, y venait tous lessoirs, appuyé sur le bras de sa cuisinière, prendre son café. Un original,nommé Martin, fort bizarre , fort quinteux et fort spirituel, qu’on ap-pelait Martin le Cynique, y prenait tous les matins son chocolat ; oncitait alors dans tout Paris les traits caustiques de ce satirique de café,qui firent longtemps fortune. Nous ne devons pas oublier, au nombredes célèbres habitués du café de Foy, Carie Vernet, qui pendant plus detrente ans est venu y terminer toutes ses soirées, eu y prenant après lespectacle un quart de punch , dont il assaisonnait chaque verre d’unedouzaine de calembours. Vernet trônait au café de Foy jusqu’à deuxheures du matin , entouré d’une société intime d’amis composée d’ar-tistes, de gens de lettres et d’hommes du monde, qui y causaient entoute liberté et comme dans un salon , dès que les portes du café étaientfermées au public. Les habitués de cette petite académie de joyeux gar-çons se composaient de Barré, le directeur du Vaudeville ; de Celerier,l’architecte; de Thévenin, le peintre; de Ravrio, le fabricant de bronzes ;de Sourgis, un des écuyers de l’empereur ; de M. de Goutaut, et dequelques autres amis de Vernet, d’Horace, son fils , qui ne manquaitjamais d’y venir trouver son père. Ce fut pendant une de ces réunions ,une nuit que les peintres peignaient les boiseries du café, qu’HoraceVernet. pendant que son père faisait des calembours, prit la paletted’un des peintres, et, debout sur le poêle, peignit au plafoud une hiron-delle qui y est restée depuis plus de trente ans, et que tous les proprié-taires du café ont religieusement conservée comme ayant porté bonheurà la maison. C’est au café de Foy que s’organisa la souscription pourles premières expériences aérostatiques de Montgolfier.
Au-dessus du café de Foy était le fameux salon des Echecs.
Au café Corraza se réunissaient sous l’empire quelques survivants dela secte des économistes.
Au n° 82 est le café de Chartres , aujourd’hui restaurant Véfour.Le second étage, situé au-dessus des arcades de ce café, fut long-temps habité par M llc Montausier , propriétaire et directrice du théâtre
auquel elle a donné son nom eu 1790 : une vaste salle à manger, ungrand salon, une chambre à coucher et quelques pièces de service et dedégagement en formaient le principal et les accessoires. Un défiléobscurconduisait au théâtre. Le salon était te véritable pandémonium de l’é-poque : on y a vu rassemblés dans une même soirée Dugazon et Barras,le père Duchêne et le duc de Lauzun, Robespierre et M Uo Maillard,St-Georges et Danton, Martainville et le marquis de Chauvelin,Lays et Marat, Volange et le duc d’Orléans. Toutes les combinaisonsde l’intrigue ont trouvé place dans ce salon , depuis les intrigues amou-reuses jusqu’aux intrigues politiques ; on y donnait la même impor-tance à une nuit de plaisirs qu’à une journée de parti ; on s’y occupaitaussi sérieusement des succès de la petite Mars que des événementsdu 31 mai ; la belle M ,u Lillier faisait autant d’impression que les dis-cours de Vergniaud : au bout du même canapé de damas bleu de ciel,usé, fané et déchiré, sur lequel la Montansier arrangeait son spectacle dela semaine avec Verteuil, son régisseur, le comédien Grammont organi-sait à l’autre bout avec Hébert l’émeute du lendemain aux Cordeliers.Dans un coin du salon, Desforges perdait contre St-Georges, à l’impé-riale, l’argent qu’il empruntait à la Moutansier sur ses droits d’auteurde la pièce en répétition ; une bruyante table de quinze rassemblaitjoyeusement après le spectacle les actrices du théâtre, qui délassaientpar leurs saillies de coulisses tous les coryphées de la convention ; troisjours avant le 9 thermidor , Tallien , ColIot-d’Herbois, St-Just etRobespierre avaient fait dans ce salon une partie de whist, qui avaitduré jusqu’à trois heures du matin. A cette époque le salon de la direc-trice était dans tout son éclat. Barras , qui commençait celte fortunepolitique qui le tira de la convention pour le placer sur le trône répu-blicain de la France, occupait, avant d’habiter le palais du Luxembourg,deux petites chambres situées tout au haut de la maison occupée par lecafé de Chartres, que lui louait M"' Montansier ; ce modeste logementsuffisait au général de la convention depuis qu’il avait quitté son loge-ment de la rue Traversière-St-Honoré , qu’il était devenu commensalde sou hôtesse et qu’il faisait les honneurs de sa maison ; les concilia-bules politiques se tenaient dans le petit logement de Barras ; les récep-tions d’apparat avaient lieu dans le salon de la directrice des Variétés.— M 11 ” Montansier termina le 13 juillet 1S20, à l’âge de quatre-vingt-dixans, son aventureuse et romanesque carrière, dans le même apparte-ment où pendant trente ans elle avait éprouvé tant de hasards divers ,vécu au milieu de tant de célébrités et dépensé si follement une prodi-gieuse fortune.
A côté de l’entrée du théâtre Beaujolais était l’entrée du club , dontles salons d’assemblée donnaient sur lejardin.
C’est au restaurant de Février que Michel Lepelletier fut assassiné le20 janvier 1793 à cinq heures du soir par le garde du corps Pâris.
N“ 89-92. — La société du Caveau, qui compte au nombre de sesfondateurs Piron, Collé, Duclos, Fuselier, Crebillon fils, Boucher, Ra-meau, Bernard, etc., etc., se réunissait au café de la Rotonde : jamaisla gaieté , l’esprit et le goût n’érigèrent à la critique un plus singuliertribunal ; ses arrêts se rendaient en chansons , et portaient le plus sou-vent sur les productions de ses propies membres. Le besoin de rire,l’absence de toutes prétentions , l’alliance assez difficile d’une extrêmemalice avec une sûreté de commerce inaltérable , accrurent en peu detemps la célébrité du Caveau : des gens de la plus haute distinction,M. le comte de Maurepas lui-même , alors premier ministre , sollici-tèrent la faveur d’y être admis.
Le club ou salon des arts était placé au-dessus du café du Caveau, etavait son entrée par la rue de Beaujolais, en face de la rue Vivienne ; ily avait un salon de conversation, un salon de lecture , une galerie pourl’exposition des ouvrages des artistes et une pièce pour faire de la mu-sique.
Aux n“ 170,171 et 172 était le café Valois, un des plus ancienscafés du Palais-Royal, puisqu’il comptait soixante-huit ans d’existence.Ce café, tombé en déconfiture, et dont le mobilier fut vendu par auto-rité de justice en 1841, était du temps de la révolution le rendez-vousdes royalistes quise réunissaient au Palais-Royal, et le quartier généraldes nouvellistes, depuis que le médecin Metra s’y était réfugié, quand