VILLE DE PARIS. — TROISIEME ARRONDISSEMENT. — 3V“ 11. QUARTIER ST-EUSTACHE.
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l'intérieur du ménage de ce philosophe le bon Bernardin de St-Pierre.« Au mois de juin 1772, dit-il, un ami m’ayant proposé de me menerchez J.-J. Rousseau, il me conduisit dans une maison rue Plâtrière, àpeu près vis-à-vis de la poste ; nous montâmes au quatrième étage.Nous frappâmes, et madame Rousseau vint nous ouvrir la porte. Noustraversâmes une fort petite antichambre , où des ustensiles de ménageétaient proprement arrangés ; de là nous entrâmes dans une cliambrG ouJ.-J. Rousseau était assis, en redingote et en bonnet blanc , occupé àcopier de la musique... Près de lui était une épinette. Deux petits lits decotonnade rayée de bleu et de blanc comme la tenture de sa chambre,une commode, une table et quelques chaises faisaient tout son mobilier.Aux murs étaient attachés un plan de la foret et du parc de Montmo-rency, ou il avait demeuré, et une estampe du roi d’Angleterre, sonancien bienfaiteur. Sa femme était assise, occupée à coudre du linge ;un serin chantait dans sa cage suspendue au plafond ; des moineaux ve-naient manger du pain sur ses fenêtres ouvertes du côté de la rue, etsur celle de l’antichambre on voyait des caisses et des pots remplis deplantes telles qu’il plaît à la nature de Jes semer. Il y avait dans l’en-semble de son petit ménage un air de propreté, de paix et de simplicité,qui faisait plaisir. « C’est dans celte modeste demeure que , cédant auxinstances d’un noble comte polonais, il traça ( vers le printemps de1772), d’une main ferme encore, d’éloquentes considérations sur legouvernement de Pologne; c’est là qu’il écrivit ses douloureuses rêve-ries d’un promeneur solitaire, et ses dialogues.
Au n° 3 est I’hôtel Bult.iox, bâti en 1630, sur les dessins de Levau,pour le surintendant des finances Bullion, qui l’avait fait décorer dedeux galeries où Philippe de Champagne, Simon Vouet et Sarrasinavaient prodigué à l’envi leur talent. Vers 1780 on changea une grandepartie des dispositions de cet hôtel, qui fut consacré aux ventes publi-ques ; les galeries, dont on avait conservé avec soin les peintures, furentconverties en une loge maçonnique dite du Contrat-Social, fermée de-puis longtemps, où l’on entrait par la rue Coq-Héron. Avant la révolu-tion, le*concert d’émulation tenait ses assemblées dans la grande sallede cet hôtel, tous les dimanches , à onze heures du matin. — C’est àl’hôtel Bullion que demeurait Talma lorsqu’il débuta aux Français, le21 novembre 1787 ; quelques auteurs croient meme qu’il est né danscet hôtel.
Au n° 20 était autrefois la communauté des filles Stb-Agnès, éta-blie en 1678, pour l’instruction gratuite des jeunes filles pauvres, etsupprimée en 1790.
Rue Verdelet, n° 4, est une maison où il y avait autrefois un jeude paume. C’est dans cette maison que Jean-Jacques Rousseau fut seloger, pour se rapprocher dçM. Francœuil, lorsqu’il quitta son hôtelSt-Quenlin de la rue des Cordiers.
Rue de la Tonnellerie, n° 3, est né Molière, le 15 janvier 1620.Cette maison communiquait autrefois avec celle située rue St-Honoré,au coin des piliers des halles, ce qui a induit en erreur quelques au-teurs, qui ont fait naître Molière rue St-Honoré, erreur d’autant plusexcusable que la maison de la rue de la Tonnellerie n’avait pas d’entréesur cette rue, et qu’on était obligé de passer par la boutique du mar-chand de la rue St-Honoré pour arriver à l’ancien appartement où estné notre grand comique. Cette boutique était naguère occupée par unfripier qui professait un grand respect pour la mémoire du sublime Po*quelin. En 1789 M. Alexandre Lenoir fit placer, avec l’agrément de cepropriétaire, le buste de ce grand homme, avec cette inscription, gravéesur un marbre blanc : J.-B. Porjuelin de Molière est né dans cettemaison le 15 janvier 1620. An-dessous on traça la devise qne fit San-teuil pour le rideau du Théâtre-Italien : Castigat ridendo mores. Quel-ques années après, un autre marchand fripier ayant fait repeindre ladevanture de la boutique, le buste de Molière, chef-d’œuvre de Hou-don , fut barbouillé en noir a\ec cette indication : A la tête noire . Lapolice, indignée de l’affront fait à la mémoire d’un homme de génie,ordonna au fripier mal appris de rétablir les choses dans leur ancienétat. Plus tard, la maison ayant été vendue et la façade rebâtie, un nou-veau buste de Molière, sculpté par Coysevox, fut mis à la place de celui
de Houdon, si honteusement défiguré par le boutiquier vandale, et laniche fut ornée des attributs-de Thalie, de plusieurs masques comiqueset autres accessoires. Au-dessous du buste de Molière on lit l’inscrip-tion suivante : ,
J.-B. POQUELm DE MOLIÈRE.
Cette Ruaison a étd bâtie sur l’emplacement de celle où il naquitl’an i6ao.
Un épieier occupe aujourd’hui le rez-de-chaussée de cette maison ; lepremier étage est affecté à un hôtel garni, qui a pris le nom d’hôtel deMolière. — Par suite de démolitions opérées depuis quelques années,les piliers des halles ne commencent plus qu’au n° 9 de la rue de la Ton-nellerie.
Dans la mémo maison , et probablement dans la même chambre, estné, le 8 février 1655, l’ingénieux et plaisant Regnard, celui des imita-teurs de Molière qui s’est le plus rapp^pché de son modèle.
Rue Mandar, n° 2, est le fameux restaurant du Rocher de Cancale,célèbre dans les fastes de la gaieté et de la gastronomie.
Par suite de la coutume qui subsistait encore au milieu du xvia e siè-cle , dans les classes élevées de la société, de fréquenter les cabarets,plusieurs auteurs et beaux esprits, au nombre desquels on comptaitPanard, Piron, Collé, Sedaine, Vadé, etc., etc., se réunissaient à jourfixe chez un traiteur pour se communiquer leurs ouvrages ; chaqueséance finissait par un banquet où régnait la gaieté la plus franche et laplus spirituelle. Telle fut l’origine de la célèbre société du Caveau, auPalais-Royal, qui avait commencé carrefour Bussy, chez le fameuxcabaretier Landelle, et qui fut dissoute par la mort successive de sesmembres en l’an v.
A l’exemple des joyeux fondateurs des dîners du Caveau , les auteursqui consacraient leurs productions au théâtre du Vaudeville, ouvert eu1792, formèrent le projet de se réunir de temps en temps pour dîner etchanter ensemble, et l’on se rappelle les charmantes chansons que lescirconstances inspirèrent à ces joyeux auteurs. Le prospectus en cou-plets fut rédigé dans un dîner préparatoire, le 2 fructidor an iv, parPiis, Radet, Deschamps et de Ségur aîné. Les fondateurs furent Barré,Bourgueil, Chambon , Chéron , Demautort, Desfonlaines , Despréaux ,Desprez, Léger, Monnier, Prévôt, Rozière, Ségur aîné, auxquels s’ad-joignirent Armand Gouffé, Philippon de la Madeleine , Prévost d’Iray,de Ségur jeune (dit Ségur sans cérémonie), Philippe de Ségur, Maurice,Séguier, Emmanuel Dupaty, Chazet et autres. — Il fut d’abord convenuque les chansons apportées à chaque dîner ne seraient pas publiées ;mais , cédant aux instances de leurs amis, les auteurs se décidèrent àpublier par mois un cahier contenant les chansons apportées au dînerdu mois précédent. Le premier numéro parut en vendémiaire an v, ettous les mois un nouveau numéro présentait aux abonnés des chansonsplus jolies les unes que les autres. A mesure que de nouveaux auteursobtenaient des succès marqués au Vaudeville, ils étaient admis aux dî-ners , au même prix que les fondateurs, c’est-à-dire moyennant unechanson pour chaque dîner. C’est ainsi qu’on y vit paraître successive-ment Capelle, Désaugiers, Grirnod de la E.eynière , Marie de St-Ursin,la Réveillère, Antignac, Francis, Béranger, Moreau, Tournay, Jouy,de Rougemont, Longchamps, Ducray-Duminil, Eusèbe Salverte, Ourry,Gentil, Cadet Gassicourt, Théaulon, Bailleul, Brazier, Coupart, Jac-quelin. Ces dîuers, plusieurs fois suspendus et plusieurs fois j’epris,produisirent cinquante-deux numéros, dont la collection est extrême-ment difficile à trouver.
Les convives se réunirent d’abord chez Juillet, acteur si vrai, si ori-ginal , qui s’était fait restaurateur, et ensuite chez Baleine , au Rocherde Cancale. Les dîners s’appelèrent dîners du Vaudeville. La société,créée le 2 vendémiaire an v, cessa d’exislerle 2 nivôse an ix. Aux dî-ners du Vaudeville succédèrent les dîners du Caveau moderne. Le dî-ner que Baleine servait aux convives, le 20 de chaque mois, était d’unluxe et d’une recherche qui rappelaient ceux d’Orcheslrate à Athènes.— Le Caveau moderne fut longtemps présidé par Laujon, auquel suc-céda Désaugiers ; c’est là que Béranger, qui devait porter la chanson àune hauteur où personne ne l’avait encore élevée, a risqué ses premiersessais. Des rivalités , des jalousies , nées hors du lieu ou la Folie tenait