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VILLE DE PARIS. — QUATRIEME ARRONDISSEMENT. — N° 15. QUARTIER DES MARCHES.
La halle au poisson et à la marée a été construite en 1822 sur rem-placement de l’ancien pilori et sur la place qui portait le nom deGarreau-de-la-Halle, entre les rues de la Tonnellerie et du Pilier—d’Etain. Antérieurement à la construction de cette halle, les marchandesde poisson se tenaient sur le*même emplacement, sous de vastes para-pluies. Rien n’était plus dégoûtant autrefois que la halle à la marée:l’entrée était communément appelée la porte Merdeuse. Lu étranger nese doutait guère que c’était l’entrée du plus vaste garde-manger deParis. Les égouts étaient alors beaucoup plus propres que les halles ; deséchoppes dont les ais pourris conservaient depuis plus de ceut ansl’odeur infecte du poisson gâté; un sol imprégné de miasmes fétides, depetites, places qui se communiquaient par d’étroits passages : tel était lecloaque placé dans le quartier le moins aéré de Paris. — Depuis le com-mencement de ce siècle, d’importantes améliorations ont été faites pourl’assainissement de ce quartier, qui laisse toutefois encore beaucoup àdésirer sous le rapport de la propreté. On a donné à Paris telle fête,qui n’a pas duré deux heures, et qui a coûté plus que ne coûteraient lesaméliorations que réclament les halles pour les assainir entièrement.
La halle au beurre et aux œufs est située entre la halle au poisson etla rue du Marclié-aux-Poirées. La-vente ne s’y fait qu’en gros, depuissix heures du matin jusqu’à midi. Les beurres y arrivent de différentescontrées, et s’y vendent tous les jours excepté les dimanches. Les œufss’y vendent aussi tous les jours à l’exception du dimanche et du mer-credi.
D’après une délibération du conseil municipal de 1845, les hallescentrales seront reconstruites dans l’emplacement qu’elles occupent au-jourd’hui; elles auront un périmètre de 52,000 m. environ, qui seralimité :
A l’est, par la rue de la Lingerie prolongée ;
A l’ouest, par la rue du Four-St-Honoré ;
Au sud, par une ligne formée par la rue des Deux-Ecus, du Contrat-Social et de la Petite-Friperie;
Au nord, par le prolongement de la rue Coquillière et de la rue deRambuteau vers la Pointe-St-Eustache.
Toutes les maisons comprises entre ces quatre grandes lignes princi-pales seront abattues ; sur cet espace devenu libre, et qui aura la formed’un carré long, on construira huit corps d’abris, quatre petits et quatregrands, espacés entre eux de manière qu’on puisse établir dans les inter-valles :
4° Les voies de service de ces abris;
2° Les voies de circulation générale;
3° Des dallages plantés et des trottoirs pour la vente en gros des lé-gumes.
En outre il sera construit sous les corps des halles, ainsi que sous lemarché des Innocents, des caves ou celliers destinés à servir de resser-res. Les travaux commenceront immédiatement du côté de la halle auxblés ; ils seront continués sans interruption et devront être achevés enhuit années.
D’après les calculs présentés dans le rapport de la commission, la dé-pense totale s’élèvera à vingt millions environ.
Le marché des Innocents occupe l’emplacement du cimetière et del’ancienne église des Innocents, construite par Philippe Auguste avecune partie des sommes confisquées sur les juifs lors de leur expulsiondu royaume, sur l’emplacement d’une chapelle attenante au cimetière.Cette église fut reconstruite en 1445 et démolie en 1784 ; elle était situéerue St-Denis, à l’angle que formait cette rue avec la rue aux Fers, dontil n’existe plus qu’un côté. A côté de l’église était une chambre étroiteoù des femmes et des hiles dévotes s’emprisonnaient volontairementpour le reste de leur vie; on les nommait recluses; elles en faisaientmurer la porte, et ne recevaient l’air et les aliments que par une petitefenêtre qui donnait dans l’église. On connaît les noms de trois dévotesqui se sont ainsi séquestrées du monde dans ce triste réduit : la plusancienne est Jeanne la Vodrière, qui s’y enferma le 11 octobre 1442 ; laseconde est Alix la Bourgotte, qui y mourut le 29 juin 1466. — Il s’ytrouvait aussi des recluses forcées : telle était Renée de Vendomois,femme noble, adultère, voleuse, qui fit assassiner son mari nomméMarguerite de St-Barthélemy, seigneur de Souldai. Le roi, en 1485,
lui fit grâce de la vie, et le parlement la condamna à demeurer perpé-tuellement recluse au cimetière des Innocents (1). — On connaît encoreune autre recluse des Innocents postérieure à celle-ci, Jeanne Pannon-celle, pour laquelle l’official de Paris força les marguilliers de l’églisedes Innocents à bâtir une logelte; sur leur refus, ils encoururent l'ex-communication, qui ne fut levée qu’après qu’ils eurent obéi. A l’undes piliers de la chapelle de la Vierge était adossée une statue de bronzed’Alix la Bourgotte. — Une autre célèbre recluse était celle de l’égliseSte-Opportune. — Le cimetière des Innocents, longtemps ouvert auxpassants, fut clos de murs sous Philippe Auguste en 1186. Dans lasuite on construisit tout autour de la clôture une galerie solidementvoûtée, en forme de cloître, appelée les charniers; c’est là qu’on en-terrait ceux qui pouvaient payer pour être séparés du commun desmorts. Parmi les morts les plus distingués enterrés dans le cimetière oudans les charniers on doit citer : Boulanger, premier président au par-lement de Paris; Nicolas Lefebvre, habile critique; Mézeray, historio-graphe de France. — Le cimetière des Innocents servait à plus de vingtparoisses de Paris ; depuis près de mille ans les générations venaientsuccessivement s’y engloutir ; M. Héricart de Thury a calculé que, pen-dant près de sept siècles seulement, ce cimetière a dû dévorer un milliondeux cent mille cadavres ; le voisinage était infecté des exhalaisons mé-phitiques qu’il répandait. Les habitants de ce quartier portèrent plainteà differentes époques, et demandèrent la suppression de ce cimetière.,qui fut enfin arrêtée en conseil en 1780. L'étranger aura peine à croirequ’on ait attendu jusque vers la fin du xvm e siècle pour combler ce vastetombeau, et qu’il ait fallu des sollicitations pressantes et une foule d’é-crits, que l’on traitait jadis de hardis, pour prouver que ce cimetière,au milieu d’une grande ville, dans un quartier où les habitations sontpressées et malsaines, était un attentat permanent à la santé et à la viedes citoyens.
La principale porte d’entrée du cimetière des Innocents était au coinde la rue aux Fers, la seconde se trouvait au coin de la rue de la Fer-ronnerie et la troisième, place aux Chats, quartier des Halles. Au centredu cimetière était une tour octogone fort élevée et fort ancienne nomméela tour des Bois. Vers l’extrémité du cimetière on voyait un petit édificecarré en pierre de taille, terminé en façon de pyramide, nommé le Prè-clioir, parce que les fougueux prédicateurs de la Ligue s’y rendaient pouranimer le peuple contre'Henri III. Nicolas Flamel, qui exerça la pro-fession d’écrivain sous les charniers des Innocents, et qui devint richesans qu’on ait pu découvrir l’origine de sa fortune, avait fait construireune chapelle sous les charniers memes des Innocents, où il avait, ainsique Pernelle, sa femme, un mausolée et leur statue en marbre. Dans lapartie des charniers qui se trouvait du côté de la rue. St-Denis, on voyaitune armoire fermée, renfermant un beau morceau de sculpture, attribuéà Germaiu Pilon, représentant un squelette humain de 1 m. de haut,dont le bras droit était couvert d’une draperie : on ne laissait voir cesquelette que depuis le jour de la Toussaint jusqu’au lendemain à midi.
L’église et le charnier des Innocents ont été démolis en 1786. On en-leva ensuite assez profondément les terres et les ossements du cimetière,qui furent transportés dans les carrières du sud de Paris, notammentdans celle située au-dessous de la maison dite de la Tombe-Issoire.
C’est au charnier des Innocents, du côté de la rue delà Ferronnerie,alorsdelaCharronnerie.que l’on dressait le théâtre où, au commencementdu xv c siècle, on donnait au peuple le spectacle delà Danse macabre ouDanse des morts . On y représentait les hommes et les femmes dans lesdiverses conditions de la vie, leurs vains projets, leur espérance et.leur fin inattendue. La mort en forme de squelette, jouait le principalpersonnage. Chaque «acteur déplorait à sa manière la rigueur du destinqui allait les anéantir ; mais la mort restait inflexible. — Les enfantssans-soucii que Louis XII honora d’une protection particulière, dansla société desquels Clément Marot passa une partie de sa jeunesse, etdont le chef avait pris la qualité de prince des sots, avaient établi leurthéâtre aux Halles, où ils jouaient des pièces de leur composition,nommées sottises ou sotties , que le roi honora souvent de sa présence.
(i) Registres manuscrits de la Tournelle, aux 20 mars et içj septembre i486.