VILLE DE PARIS. — CINQUIÈME ARRONDISSEMENT. — N° 20. QUARTIER MONTORGUEIL.
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que, selon la mode du temps, on portait pendues à la ceinture. Ces fauxaveugles et ces faux boiteux offraient chaque soir en rentrant le miracled’une guérison parfaite. Toutes les supercheries, tous les crimes, toutesles entreprises hardies étaient tentées par eux ; la capitale était enve-loppée de cette nuée de gens sans aveu 'comme d’un vaste réseau. » —Le gouvernement ferma longtemps les yeux sur ce monstrueux abus dela mendicité. Louis XIV, qui recevait des plaintes de toutes parts, sedécida enfui à purger Paris des diverses cours des miracles, dont, sui-vant quelques historiens, la population s’élevait jusqu’à quarante millet£tes. —En 1787 on eut le projet de construire sur l’emplacement dela cour des Miracles une halle pour la vente en gros de tout le poissonqui arrive à Paris. Les constructions, qui devaient avoir 1,580 m. desuperficie, furent interrompues à l’époque de la révolution, et les bâti-ments qui environnaient cette cour furent occupés par un grand nombred’artisans qui y exerçaient en chambre leur profession. — Aujourd’hui,la cour des Miracles forme une vaste cour, dont un des côtés est bordépar un immense bâtiment à six étages ; au fond de cette cour, qu’uneétroite et sale ruelle fait communiquer à la rue Thévenot, est une écoleprimaire gratuite, qui était autrefois occupée par l’église des templiers.En face est la typographie Lacrampe, petite communauté qui a com-mencé par la réunion de dix-neuf ouvriers n’ayant pas entre eux tousdix-neuf mille francs , et qui possède aujourd’hui un matériel évalué àplus de huit cent mille francs.
C’est dans la cour des Miracles que demeurait eu 1793 le folliculaireHébert, dit le Père Duchesne, d’abord receveur de contremarques auxVariétés, puis rédacteur du journal le Père Duchesne, de cynique mé-moire, qui commença sa popularité. Après le 10 août, il devint membrede la commune de Paris , puis substitut du procureur syndic de cettemême commune. Sa conduite hideuse lors du procès de Marie-Autoi-nette révolta contre lui toute l’assemblee , nomme commissaire pourinterroger le jeune dauphin, il lui adressa des questions et lui dicta desréponses d’une telle monstruosité, qu’il fallait, pour en concevoir lapensée, la réunion du cœur le plus bas et de l’imagination la plus obscène.Dénoncé par Saint-Just à la convention comme chef d’une faction quimenaçait la tranquillité de l’Etat, il fut mis en accusation et condamnéà mort avec Ronsin, Vincent, Momoro, Anacharsis Clootz, Rock, Def-fieux, etc., et exécuté avec eux le 4 germinal an n. Ronsin et Clootzmontrèrent jusqu’au dernier moment beaucoup de sang-froid ; Hébert futhué le long de la route par le peuple, qui lui répétait avec ironie cesparoles du journal le Père Duchesne : Va , coquin, lui répétait-on detous côtés, va jouer à la main chaude ; va mettre la tete à la fenetre ;va éternuer dans le panier ! Il est en colère , aujourd’hui, le père Du-chesne. » Il perdit plusieurs fois connaissance, et mourut lâchement.Hébert, dit un biographe, était petit, fluet, d’une figure jolie et spiri-tuelle ; c’était un des élégants de l’époque révolutionnaire ; personne nemettait plus de soin à sa toilette. Dans la vie privée, c’était un hommede mœurs douces ; ses écrits, à travers leur cynisme, ne manquaient nide verve ni d’originalité.
H° 20. QUARTIER MONTORGUEIL.
Ci-devant section de Bon-Conseil, et ensuite section Mauconseil.
Les limites de ce quartier sont : la rue Thévenot n os impairs, la ruedu Petit-Carreau n os pairs, la rue Montorgueil n°* pairs , la rue de laTonnellerie n" s pairs, la rue Rambuteau n“ pairs, la rue St-Denis n usimpairs jusqu’à la rue Thévenot. —Superficie 150,000 ni. carrés,équivalant à 0,044 de la superficie totale de Paris.
La Halle aux cuirs, située rue Française, n° 5, est le seul établis-sement public de ce quartier.
VARIÉTÉS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES.
Rue Rambuteau, n“ 49, une maison élégante a été édifiée en 1842,par l’architecte Garnaud, sur l’emplacement d’une maison qui a été au-trefois la propriété de Jacques Cœur, célèbre argentier du roi Charles Vil,en 1450. Un buste colossal eu pierre, fait d’après un dessin du temps,qui reproduit les traits de ce personnage éminent, a été placé au mi-
lieu de la façade de la nouvelle construction. On ne saurait trop encou-rager les architectes et les artistes de nos jours, au moment où le vieuxParis s’en va pierre par pierre, à léguer par des monuments durables,aux générations futures, des souvenirs de son histoire. On lit au-des-sous de l’effigie de ce grand financier, qui fut aussi un habile diplo-mate, cette devise :
JACQUES COEUR.
PROBITE 1 j PRUDENCE , DÉSINTÉRESSEMENT.
Rue Mauconseil, n° 34, est la halle aux cuirs, construite en 1784,sur l’emplacement du théâtre de I’hôtel de Bourgogne, construit lui-même sur une partie du terraiu qu’occupait l’hôtel d’Artois ou de Bour-gogne, qu’habitèrent ces ducs de Bourgogne, princes du sang royal, quifirent tant de mal à la France par leur ambition. Robert de France,comte d’Artois, frère de Louis IX, habitait cet hôtel et lui avait donnéson nom, ainsi qu’au bas de la rue Montorgueil et à une des portes de laville, située entre la rue Pavée et la rue Mauconseil ; c’était une desportes de l’enceinte de Philippe Auguste. Lorsque Robert d’Artois, ar-rière-petit-fils de Robert de France, eut pris parti pour Edouard con-tre Philippe de Yalois, le roi confisqua ses biens et donna ce logis àJean, son fils aîné. Devenu la propriété de Philippe le Hardi, duc deBourgogne, on l’appela indifféremment hôtel d’Artois et hôtel de Bour-gogne. Jean sans Peur y fit faire de nombreuses augmentations, et l’ac-crut d’un grand corps d’hôtel qui était courouné de grands frontonsgothiques rehaussés d’armures. Cet assassin du duc d’Orléans avait faitconstruire dans cet hôtel une chambre formée de murs en pierres detaille, et à l’abri d’un coup de main, où il couchait toutes les nuits. Ala mort de Charles le Téméraire, Louis XI réunit l’hôtel de Bourgogneà la couronne en 1477. Plus tard, cet hôtel fut abandonné, et il ne ser-vait plus que de refuge aux voleurs de nuit, lorsqu’en 1543 Fran-çois I er le fit diviser par lots pour être vendu à des particuliers ; c’estsur une partie de son emplacement qu’on ouvrit la rue Française etqu’on prolongea la rue Mauconseil. — En 1543, les confrères delàPassion, qui s’étaient réunis en 1518 aux Enfants sans souci, et don-naient des représentations de leurs mystères à l’hôtel de Flandre, ache-tèrent ce qui restait de rhôtel de Bourgogne et y firent construire unesalle qui devint le berceau du Théâtre-Français, et qui a joui d’unegrande célébrité sous le nom de théâtre de l’hôtel de Bourgogne.Le parlement ayant défendu aux confrères de jouer les mystères de laPassion, ni aucun autre mystère sacré, ils louèrent alors leur théâtreà une troupe de comédiens ambulants nommés les Enfants sans souci,dont le chef prenait le titre de prince des sots, sous réserve pour eux etleurs amis, de deux loges qui ont longtemps porté le nom de loges desmaîtres. Ne pouvant plus puiser dans l’Ancien Testament, les Enfantssans souci exploitèrent les romans de chevalerie, qui devinrent poureux une mine féconde. Sous le règne de Henri IY, ils jouaient alterna-tivement des farces joyeuses, des mystères et des tragi-comédies. «Acette époque, dit Sorel, l’hôtel de Bourgogne n’était qu’une retraite debateleurs grossiers et sans art, qui al aient appeler le monde au sondu tambour, jusqu’au carrefour St-Eustache. » Sous Louis XIII, oncommença à y jouer des comédies d’un genre un peu supérieur auxbouffonneries ordinaires ; on y représentait des pièces où l’on voyait fi-gurer les divinités de la mythologie. À cette époque se rendirent célè-bres quelques acteurs dont on a conservé les noms : Belleville dit Tur-lupin, qui passait pour n’avoirn’avoir pas son pareil dans le bas comique;Gauthier Garguille, qui jouait les vieillards et contrefaisait à merveillele Gascon ; Guéru dit Flesclielles et Robert Guérin ditLafleur, qui fai-sait les rôljes sérieux ; Gros-Guillaume était le fariné et le farceur parexcellence ; Bruscambille dont l’emploi était de composer et de débiterdes prologues. On ne payait alors que dix sous aux galeries et cinq sousau parterre. — En 1600, les comédiens de l’hôtel deBourgogne jugèrentà propos, pour la commodité des spectateurs de se séparer en deux trou-pes : l’une conserva son premier théâtre ; l’autre en établit un au Ma-rais. En 1658, Molière forma une troisième troupe et vint occuper lethéâtre du Petit-Bourbon, et plus tard le théâtre du Palais-Royal. Cestrois théâtres subsistèrent jusqu’après la mort de Molière, arrivée en1673, époque où une partie de sa troupe se réunit aux comédiens del’hôtel de Bourgogne, et l’autre au théâtre du Marais, qui plus tard
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