VILLE DE PARIS. — SIXIEME ARRONDISSEMENT. — N° 21. QUARTIER DE LA PORTE ST-DENIS.
91
VARIÉTÉS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES.
Rue Grenetat, n°* 38 et 40, est l’entrée de l’ancien hôpital de laTrinité. Suivant du Breul, cet hôpital fut fondé en 1202 par deuxfrères de mère , nommés Wilhem Escuacol et Jean de la Paslée , qui,« voyant que plusieurs pauvres pellerins pour estre arrivez tard ne pou-voient entrer dans la ville (alors on fermait les portes de Paris après lecoucher du soleil ), et estoient contraints coucher par terre, achetèrentdeux arpents d’une pièce tenant à la fontaine la Royne, hors Paris ,pour estre lors la porte d’icelle ville au lieu que nous appelons main-tenant la porte aux Peintres. » Ces deux frères bâtirent d’abord unhôpital assez étroit, dans lequel était néanmoins une assez grande salleoù couchaient les pèlerins ; c’était une espèce de caravansérail qui portad’abord le nom d’hôpital de la Croix-de-la-Reine, qu’il devait à la proxi-mité de la croix de ce nom. Une chapelle érigée sous le vocable de laTrinité lui lit donner le nom d’hôpital de la Trinité ; dans un manuscritde l’an 1280, il est nommé la Trinité aux asniers, à cause sans doutequ’il était défendu aux trinitaires, par leurs statuts, de monter à cheval,mais seulement sur des ânes. Moins d’un siècle après la fondation decet hôpital, les religieux n’exerçaient plus l’hospitalité, qui était le butprimitif de sa fondation.
Vers la lin du xiv e siècle, une des grandes salles destinées à recevoirles pèlerins fut concédée à titre de ferme à des comédiens réunis ensociété, sous le titre de confrères de la Passion, qui venaient d’êtrechassés de St-Maur-les-Fossés , où ils avaient établi un théâtre. Ayanteu occasion de jouer devant Charles VI, le roi fut si satisfait qu’il lesautorisa, par lettres patentes du 4 novembre 1402, confirmées en 1518par François I er , à donner des représentations dans Paris et dans lesenvirons de cette ville. Ils louèrent la grande salle de l’hôpital de laTrinité, prirent le titre de maîtres gouverneurs et confrères de lapassion et résurrection de Notre-Seigneur, et dressèrent dans cettesalle un théâtre où ils représentèrent les dimanches et fêtes divers su-jets tirés de l’Ecriture sainte. Ces pieux amusements plurent tellementaux Parisiens, que les curés avançaient les vêpres pour donner auxfidèles la facilité de se rendre au spectacle, dont le prix était de deuxsous par personne. La représentation des Mystères durait souvent plu-sieurs jours ; les acteurs étaient assis sur des bancs placés aux deuxcoins de la salle ; l’acteur qui avait besoin de parler se levait et venaitse placer sur le théâtre, puis, lorsqu’il avait fini, il allait reprendre saplace. Les principales décorations étaient un paradis et un enfer : dansle Mystère de la vie de Jésus-Christ, on voyait la Vierge accoucher,fuir en Egypte, retrouver son fils dans le temple au milieu des docteurs,et enfin toutes les autres circonstances de la vie du Christ. Pour varierles plaisirs du public, et pour faire reposer les acteurs, il y avait.un fouchargé d’amuser l’assemblée par ses bons mots. De là naquirent cesscènes burlesques, auxquelles on doqna le nom de pois-pilès. Le succèsqu’obtinrent ces scènes engagea les confrères de la Passion à s’associeravec une nouvelle troupe, formée de jeunes gens de famille ruinés, sousun chef auquel ils avaient donné le nom de prince des sots, et quijouaient de petites pièces intitulées : moralités, farces et soties . Lesconfrères de la Passion abandonnèrent l’hôpital de la Trinité en 1540,pour aller s’établir à l’hôtel de Flandre, rue Coquillière.
En 1545, l’hôpital de la Trinité fut affecté au logement des enfantspauvres du quartier, qui y étaient reçus à l’âge de neuf ans, et auxquelson apprenait un métier ; les ouvriers qui venaient les enseigner étaient,pour leur récompense , reçus maîtres à Paris, et les enfants jouissaientde la qualité de Lis de maîtres. Ces enfants étaient uniformément vêtusde gros bleu, ce qui les avait fait nommer les enfants bleus , et l’éta-blissement lui-même portait vulgairement ce nom. A l’époque de la ré-volution , on recevait à l’hôpital de la Trinité cent garçons et trente-sixfilles. — L’église de cet hôpital était petite et d’une construction gothi-que ; elle a été démolie en 1817, et sur son emplacement on a construitune vaste maison qui porte le n° 266 de la rue St-Denis. Il ne reste del’hôpital que la grande porte et les voûtes dont elle est accompagnée,rue Grenetat ; mais l’enceinte a été conservée . c’est ce qu’on nommeaujourd’hui l’enclos de la Trinité , autrefois un lieu privilégié, où les
artisans et ouvriers pouvaient travailler pour leur compte, sans avoirété reçus maîtres dans les communautés des arts qu’ils exerçaient.
L’enclos de la Trinité est occupé aujourd’hui par des constructions,et plusieurs rues y forment une sorte de petite ville exclusivement in-dustrielle, dont la population est considérable. Dès l’année 1551, le roiHenri II y avait établi toutes sortes de manufactures et fait bâtir desboutiques, qui furent données aux compagnons qui avaient pour appren-tis les enfants bleus.
C’est dans une maison de la rue Grenetat que mourut, en 1812, defroid et de faim, le poète Dorvigny, fils naturel de Louis XV, auteurdramatique dont les pièces eurent le plus grand succès ; fécond ro-mancier, écrivain spirituel, il végéta dans la misère et mourut en men-diant.
Rue St-Denis, n ,,s 372 et 374, était la communauté des filles deSt-Chaumond , institution fondée à Charonne en 1672, sous le nom del’Union chrétienne , par une dame de Croze , et transférée à Paris en1685 dans un hôtel bâti en 1630 pour le marquis de St-Chaumond.Louis XIV autorisa cette translation , à condition que jamais elle nepourrait être convertie en maison de profession religieuse, et que lesfilles de l’Union seraient toujours en état de séculières, sous la direc-tion des archevêques de Paris. La communauté des filles de St-Chau-mond a été supprimée en 1790. La maison subsiste encore presque euson entier, et la chapelle , bâtie au coin des rues St-Denis et. de Tracy,sert aujourd’hui de magasin à un marchand de nouveautés, sous l’en-seigne de Marie Stuart, rue St-Denis, n" 372. Le passage St-Chaumond,rue St-Denis, n° 374, a été pratiqué dans une partie du jardin de l’hô-tel St-Chaumond, habité autrefois parle maréchal de la Feuillade, quifit fondre dans ce jardin la statue équestre de Louis XIV et les quatreesclaves qui décoraient, avant la révolution, la place des Victoires.
La rue aux Ours, ou aux Oues, qui signifie oies en vieux langage,doit son nom aux oies qu’on y faisait rôtir et dont il se débitait jadis unnombre considérable. Cette viande, assez méprisée à présent, était foi*recherchée par nos pères , qui, moins sensuels et moins délicats qu’onne l’est aujourd’hui, en faisaient leurs délices. Les chapons du Mans,les poulardes fines de la Bresse, les volailles truffées et mille autres raf-finements gastronomiques étaient alors absolument inconnus ; ce ne futque vers le règne de Charles IX que les dindons parurent en France; lepremier fut servi au repas de noces de ce monarque.
Avant la révolution, les habitants de cette rue faisaient fabriquer unmannequin d’environ 7 m. de haut, représentant un homme armé d’unpoignard , qui était promené dans les rues de Paris et ensuite brûlé rueaux Ours en grande cérémonie. Voici l’origine apocryphe de cette cé-rémonie : le 3 juillet 1418, un soldat suisse frappa d’un coup de cou-teau une image de la Vierge placée au coin de la rue aux Ours et de larue Salle-au-Comte ; il fut pris, attaché à un poteau en face de l’imagequ’il avait outragée , et frappé du matin au soir avec une telle barbarieque les entrailles lui sortaient du corps. On lui perça la langue avec unfer rouge, et ensuite on le jeta au feu. C’est, dit-on, en mémoire de cecrime qu’avait lieu la procession du mannequin que l’on brûlait rueaux Ours.
Rue St-Martin, n° 151 , est l’hôtel de Vie, ancienne habitationdu célèbre Guillaume Budé, prévôt des marchands et l’un des plus sa-vants hommes de son siècle. Cet hôtel, bâti sous le règne de François I fir ,était alors un des plus grands et des plus beaux de Paris. U devint en-suite la propriété de Merri de Vie, garde des sceaux , qui détruisit en-tièrement l’hôtel de Budé, auquel il donna son nom. Cette maison asubi depuis lors de nombreuses transformations ; elle est aujourd’huioccupée par des magasins.
Rue St-Martin , au coin de la rue Neuve-St-Denis, était la porte St-Martin, construite sous Charles V et Charles VI. Elle présentait unédifice considérable, flanqué extérieurement de cinq à six tours rondes ;on y arrivait par un pont de trois arches en maçonnerie et par un pont-levis.— La première porte St-Martin, qui faisait partie de la deuxièmeenceinte de Paris, était située rue St-Martin, à l’endroit que l’on nom-mait anciennement l’Arcliet-St-Merri. Philippe Auguste la fit reculer