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VILLE DE PARIS. — SIXIEME ARRONDISSEMENT.
N° 24. QUARTIER DU TEMPLE.
des clarinettes et des trompettes, le bruit des grosses caisses et des cym-bales , les cris des aboyeurs et des saltimbanques qui appellent la fouleet l’attirent devant leurs tréteaux. — Pendant longtemps deux modestesrestaurants étaient les seuls établissements du quartier où les gens dumonde lissent des parties fuies. Bancelin et le Cadran-Bleu n’étaientpas, à cette époque, au-dessus de nos plus modestes cabarets d’aujour-d’hui : si les Vadé, les Favart, les Ste-Foix revenaient à présent, ilspourraient chercher longtemps la petite porte par où ils entraient pourfaire leurs orgies après la chute ou le succès de leurs ouvrages. Unejolie hile , nommée Fanchon , était la bayadère de ces deux cabarets ;elle venait au dessert chanter des couplets de Collé, de Piron et del’abbé de Latlaignant, et recevait, entre le champagne et le café , desmarques de satisfaction des convives. C’est cette même Fanchon, si cé-lèbre au boulevard du Temple, que Piis et Joseph Pain ont remise à lamode dans la pièce de Fauchon la ■vielleuse. C’est au Cadran-Bleu.,bien connu des amateurs de parties fines , que se tint, le 4 août 1792,la deuxième séance, active du directoire de l’insurrection du 10 août.
Vis-à-vis la rue Chariot était le tbéatre des élèves de l’Opéra ,fondé par le sieur Tessier, qui avait fait construire en cet endroit, en1778, une assez jolie salle, où s’exercaient quatre-vingts élèves, garçonset filles, qui se destinaient à figurer dans les ballets du conservatoirede musique. Ce théâtre fut ouvert le 7 janvier 1779 par une pantomimeintitulée : la Jérusalem délivrée. Après avoir attiré la foule pendantplusieurs années, il fut fermé en 1784. Plus tard on y montra des feuxpyriques. En 1789 les Beaujolais, chassés par M lle Montansier duPalais-Royal, vinrent mourir sur ce théâtre en 1790, sous le titre deVariolés amusantes. Le Lycée dramatique, qui leur succéda , tombaen 1792 et fut remplacé par les Variétés amusantes de Lazzari, qui endevint directeur et lui donna son nom ; il y jouait les rôles d’arlequinavec un talent et une adresse remarquable. Le théâtre de Lazzari de-vint la proie des flammes le 31 mai 1798, à neuf heures du soir; lemalheureux directeur, ruiné par ce sinistre, se brûla la cervelle, dit-on,quelque temps après. La salle fut rebâtie en 1821 pour le Panoramadramatique (mort en 1823) et peu après démolie. — Tout auprèsétaient deux cafés qui portaient le nom de Godet et Ton, où l’on jouaitla comédie et l’opéra-comique avant la suppression de divers théâtresen 1807 ; l’un de ces cafés prit le nom du café du Bosquet et des MilleColonnes , sous lequel il existe encore ; nous ignorons si c’est le café oùtrônait, sous l’empire, la belle limonadière du café du Bosquet , pourlaquelle on fit une chanson qui a eu les honneurs de la vogue. L’autrecafé prit le nom de café d’Apollon ; c’est aujourd’hui un salon de figu-res eu cire.
Au n° 29 est le jardin Turc, où les dames du Marais viennent pourse distraire du silence et de l’ennui qui régnent dans leur quartier dé-sert. Depuis quelques années on y donne, dans la belle saison, des con-certs qui rivalisaient avec les concerts Musard et Valentino. — Un peuplus loin était situé le jardin de Paphos, qui prit plus tard le nom dejardin des Princes, jadis célèbre par ses concerts, ses illuminations, sesbals publics et ses feux d’artifice. Des boutiques ont été construites, ily a déjà longtemps, sur son emplacement.
Au n° 50, derrière la croisée du deuxième étage d’une maison quin’avait qu’une fenêtre de face, et qui a été démolie en avril 1842, l’as-sassin Fieschi avait placé sa machine infernale, dont l’explosion tua, le28 juillet 1835, quinze personnes, en mutila quarante, et mit un termeà la glorieuse carrière du maréchal Mortier, qu’avaient épargné vingt-cinq années de combats.
Près de là était l’ancien théâtre des Délassements-Comiques, fondépar Plancher dit Valcour, auteur et artiste dramatique , qui a laissé ungrand nombre d’ouvrages médiocres. Un incendie détruisit la salle enquelques heures en 1787, mais elle fut reconstruite l’année suivante.Quelque temps avant 1789, une ordonnance de police enjoignit au di- !recteur de ne représenter que des pantomimes, et de n’avoir jamais plusde trois acteurs en scène, et d’élever une gaze entre eux et le public. Apeine cette ordonnance eut-elle été rendue que la révolution arriva, etque la gaze fut déchirée par les mains de la liberté. En 1791 un célèbrephysicien y donnait des représentations de ses prestiges, qui alternaient
l avec les représentations des comédiens. En 1799, on y jouait la tragé-I die, la comédie et même l’opéra d’une manière assez satisfaisante; après| des alternatives de bonnes et de mauvaises chances de fortunç, le théâtrej des Délassements-Comiques fut fermé en 1807 ; il a été remplacéj par un établissement de marchand de vin. Joanni, depuis longtempsune des gloires de notre scène tragique, notre grand comique Potier,Joly, qu’on a vu avec tant de plaisir au théâtre des Variétés et au Vau-deville, s’essayèrent tout jeunes sur la scène de ce théâtre, où ont aussicommencé des auteurs qui ont depuis obtenu de légitimes succès sur deplus grandes scènes, et parmi lesquels nous citerons Brazier, de Rouge-mont, Dumersan, etc., etc.
Au n° 58 est le théâtre du Petit-Lazzari, établi en 1821.
Au n° 62 est le nouveau théâtre des Délassements-Comiques.
Le théâtre de M" ,e Saqui, situé n° 64, occupe l’emplacement duthéâtre des Associés , qui porta plus tard le nom de Théâtre sans pré-tention. Le théâtre des Associés eut pour fondateur un grimacier, quiaprès avoir travaillé en plein veut avec quelque succès, fit construireune baraque en bois, où il continua d’attirer la foule. Ayant réaliséquelques bénéfices, il céda son fonds à un entrepreneur de marionettes,à la condition qui resterait grimacier et qu’il paraîtrait dans les entr’ac-tes. Le grimacier et les marionnettes disparurent, et sur l’emplacementde leur baraque une salle fut bâtie et ouverte vers l’année 1774. Unsieur Beauvisage fut longtemps directeur de ce spectacle où l’on jouaitdes comédies, et surtout des tragédies où l’on riait à gorge déployée;mais on était obligé de faire précéder chaque représentation par Polichi-nelle et les marionnettes, et bien que le prix des places fut fixé à vingt-quatre, dix-lmit, douze et six sous, le directeur était obligé d’avoir desplaces à deux sous. A Beauvisage succéda l’acteur Sallé, qui faisait l’an-nonce lui-même, et ne dédaignait pas de crier Prrrenez vos billets« M. Pompée jouera ce soir le grrrrand Festin de Pierre avec toute sagarderobe... Faites voir l’habit du premier acte (et l’on montraitl’ha-bit)... Entrez! Entrez!... M. Pompée changera douze fois de costu-mes! ! ! Il enlèvera la fille du commandeur avec une veste à brandebourg,et sera foudroyé avec un habit à paillettes... » En 1795, après la mortde Sallé, un pauvre comédien de province, nommé Prévôt, prit la direc-tion de ce spectacle, qu’il appela Théâtre sans prétention; ce pauvre dia-ble faisait toutparlui-même; il était directeur, auteur, acteur, souffleur,décorateur, buraliste, lampiste, machiniste, etc., etc. Son pauvre théâ-tre fut fermé en 1807, et il ne pouvait s’en consoler ; à cette occasion,il fit placarder l’avis suivant sur tous les murs de la capitale : Les per-sonnes à qui le citoyen Prévôt est redevable de quelque chose peuventse présenter à la caisse, qui sera ouverte tous les jours depuis midi jus-qu’à quatre heures. » On ne voit pas souvent de ces affiches dans Paris.Prévôt est mort en 1825 dans la plus affreuse misère.
La salle fut fermée jusque vers 1809, où elle rouvrit sous le nom decafé d’Apollon, où l’on chantait des ariettes et où l’on jouait des scènesdétachées. En 1815 ou en 1816, M me Saqui obtint le privilège d’enfaire une salle de spectacle pour des sauteurs et des danseurs de cordes.Depuis 1830 on y joue des pièces à époques et des drames historiques.
Le théâtre de la Gaieté, situé n os 68 et 70, est le plus ancien desthéâtres du boulevard du Temple ; il a été fondé en 1770 par Nicolet,qui avait fait bâtir une salle en bois où l’on dansait sur la corde, et où l’onreprésentait de petites comédies du genre bouffon ; Taconet, acteur de cespectacle, y fut longtemps le fournisseur principal de cette dernière sortede pièces. Sur la façade de cette salle, on lisait : Salle des grands dan-seurs. En 1772, la troupe de Nicoletétautalléejouer à Choisy, chez M wdu Barri, amusa beaucoup Louis XV et sa cour ; Nicolet sollicita et obtintla faveur de prendre pour son théâtre le titre de grands danseurs du roi.Les ouvrages à spectacle, les arlequinades, étaient montés à ce théâtre avecun luxe et un soin particuliers ; non-seulement on admirait les machines,mais on s’amusait beaucoup des pièces et des acteurs ; Arlequin dogued’Angleterre, ou Nicolet était métamorphosé en chien, faisait fureur;Y Enlèvement d’Europe, le fameux Siège de la pucelle d’Orléans attirè-rent tout Paris. M n,e Nicolet, qui était d’une beauté remarquable, repré-sentait Jeanne d’Àrc ; M lle Miller, qui fut depuis M me Gardel, et qui a