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VILLE DE PARIS. — DIXIEME ARRONDISSEMENT. — N° 40. QUARTIER DU FAUBOURG ST-GERMAIJV.
Quai d’Orsay, n" 3, demeurait vers la fin de sa vie le célèbre pein-tre de portraits Robert Lefèvre. Ayant perdu à la révolution de juilletles avantages qu’il avait à la cour de Charles X. et la place qu’il y oc-cupait , on assure qu’à la suite d’une affection mentale il termina sesjours par une mort volontaire, le 3 octobre 1830.
Au n° 31 est un délicieux petit hôtel construit par M. Collot, surles dessins de Visconti.
Rue de Lille demeurait, au commencement du règne de Louis XV,M“ e de Tencin : c’est chez elle que s’organisa cette cabale financière quine contribua pas médiocrement à mettre en vogue le fameux système deLaw, ou du moins elle eut le talent de s’enrichir. Devenue plus pru-dente après la tragique'aventure du conseiller de la Fresnaye, qui futtué dans son appartement, elle se renferma dans la société de quelquesgens d’esprit, qu’elle appelait ses bêtes, et auxquels elle donnait tousles ans pour étrennes deux aunes de velours pour leur faire une culotte.Là se rassemblaient Marmontel, Marivaux , Montesquieu , Mairan,Astruc, Fontenelle, Helvétius, et quantité d’autres liommes distinguéspar leur savoir et par leur esprit; là on attaquait sans façon toute l’an-tiquité classique, tout le xvm e siècle, et Voltaire lui-même, que Mari-vaux appelait la perfection des idées communes .
Au n° 17 est I’hôtel de Lauraguais, occupé aujourd’hui par unelibrairie.
Au n° 34 demeurait en 1822 le célèbre peintre Carle Vernet, dontla place est marquée, dans les fastes de la gastronomie, entre le marquisde Cussi et l’illustre Grimod de la Reinière.
Au n° 51 est I’hôtkl de Yalentinois.
Au n" 52 demeurait en 1822 le maréchal Jourdan, dont la conduitepeut se résumer par ces mots prononcés par l’empereur à Ste-Héiène :« En voilà un que j’ai fort maltraité. Eh bien ! j’ai appris avec plaisirqu’après ma chute il est demeuré constamment bien ; il a montré làcette élévation d’âme qui honore et classe les gens. Du reste vrai pa-triote ; et c’est une réponse à bien des choses. »
Au n° 53 est I’hôtel d’Ozembray.
Au n° 54 est I’hôtel de Praslin, bâti en 1721 sur les dessins deBruant pour le maréchal de Belle-Isle. Cet hôtel, considérable par laquantité des appartements qu’il contient, tant du côté de la rue de Lille,où il a sa principale entrée, que du côté de la rivière, jouit de pointsde vue charmants sur le château des Tuileries, les Champs-Elysées,Chaillot, Passy, etc. Les façades sont richement décorées de balustradeset de vases sur les combles, avec des balcons en saillie. La terrasse ducôté de l’eau est établie sur des voûtes qui forment de vastes souter-rains. La cage de l’escalier est immense, et comprend toute la hauteurdu bâtiment de l’angle droit de la cour. — Sous le consulat, l’hôtel dePraslin était habité par le comte Demidoff, grand seigneur d’humeurdisgracieuse, dont l’épouse était une des plus aimables femmes de Paris,où elle était pour ainsi dire naturalisée, et qu’elle quitta avec la vie,pleurée de tous ceux qui la connurent, pour aller jouir du sommeil dujuste au cimetière du Père-Lachaise, où sou mari lui a fait élever unfastueux tombeau.
Au n" 60 demeurait eu 1793 L. Garnier, député de l’Aube à laconvention nationale. Vers la fin de sa vie il perdit la raison, et s’ima-ginait qu’on voulait l’empoisonner ; poursuivi par cette idée, il se retiradans l’une de ses propriétés, qu’il cultivait armé jusqu’aux deuts ; ilne mangeait que le pain qu’il avait pétri et fait cuire lui-même, que leslégumes qu’il avait apprêtés, et ne buvait que de l’eau, qu’il allait pui-ser journellement à une source voisine.
Au n” 73 demeurait et est morte fort avancée en âge, eu 1803,M 11 ' Clairon. D’abord chanteuse à l’Opéra, puis tragédienne célèbre,elle se retira du théâtre de dépit d’avoir été envoyée au For-I’Evêque.Plus tard, elle épousa le prince d’Anspach, dont elle eut un fils, qui de vintofficier de dragons. M“" de Lalicandrie, qui se disait sa fille, a été sonhéritière. — Les Mémoires sur sa vie qu’a publiés M lle Clairon ont été
rédigéâ par feu M. Etienne, membre de la chambre des pairs et de l’A-cadémie française, qui, à cette époque, habitait un modeste entresol, au-dessous de l’appartement de M 11 * Clairon.
Au n" 86 est l’hôtel qu’habitait sous l’empire le prince Eugène. Beauharnais.
Au n° 90 est I’hôtel de Montmorency, qu’habitait dans ces der-niers temps le maréchal Mortier, duc de Trévise.
Au n° 94 demeurait et est mort le maréchal Masséna , grandcapitaine qui sauva la France à Zurich contre les entreprises des plushabiles généraux de l’Europe. Dans la mémorable campagne d’Italie,il commandait cette intrépide division qui se distingua principalementaux débouchés du Tyrol et du Frioul, à Lonato , Castiglione, Rove-redo, Bassano, St - Georges, Arcole, Rivoli et la Favorite , où ellecombattit sur deux champs de bataille à 48 k. de distance, et valutà son intrépide chef le surnom d 'Enfant chéri de la Victoire. Après laseconde rentrée des Bourbons, le cœur navré des humiliations que su-bissait la France, désolé de la destruction de l’ancienne armée et de l’a-néantissement de ses trophées, de l’ingratitude de tant d’hommes qu’ilavait protégés ou servis, Masséna mourut de chagrin Ie4avrill817, âgéseulement de cinquante-neuf ans. Sou convoi réunit, pour la première foisdepuis le fatal licenciement, les débris dispersés de la vieille armée fran-çaise : tous les braves qu’une police ombrageuse n’avait pas chassés deParis se pressèrent autour des restes de cet illustre guerrier. Auprès età la suite de son cercueil on voyait tous les grades se confondre, tous lesuniformes de la révolution et de toutes les armes. L’émigration seule fitdéfaut, et, en s’abstenant de paraître à ce patriotique cortège, ne montraque trop qu’elle répudiait à jamais cette gloire dont le souvenir lui étaitimportun.
Au n° 105 était I’hôtel de Forcalquier, où tenait ses séances la; pire de toutes les coteries du siècle dernier, celle dite du Salon 'vert,
I école de satire, de médisance et de noirceur ; on y cabalait contre toute| espèce de réputation et de mérite : hommes, femmes, grands et petits,
| personne n’était épargné. On a cependant une obligation très-grande à| cette société, elle nous a valu le Méchant.
j Rue de l’Université, n° 9, était I’hôtel deVïlleroi, sur l’empla-cement duquel on a percé en 1843 la rue Neuve-de-l’Université.
Au n° 17 demeurait en 1830 le maréchal Bourmont. Gentilhommede la chambre de Louis XVI, il émigra en 1791, et entra en France àmain armée avec le prince de Condé ; il passa ensuite dans la Vendée,où il prit une part active à la guerre civile. Enfermé au Temple aprèsl’explosion de la machine infernale, et transféré ensuite dans la cita-delle de Besançon, il parvint à s’évader et se retira en Portugal, où il fitla connaissance de Junot, qui le fit nommer colonel dans-l’armée deNaples et ensuite général. En 1814 , il se distingua par sa défense deNogent-sur-Seine , mais peu après il fut un des premiers généraux quireconnurent l’autorité du roi. Pendant les cent jours il obtint le com-mandement de la sixième division du corps d’armée sous les ordres dugénéral Gérard ; le jour qui précéda la bataille de Waterloo, il passa àl’ennemi. Il figura ensuite dans le procès du maréchal Ney, et contribuabeaucoup par ses dépositions à le faire condamner. En 1829 il fit partiedu ministère Polignac, et eut le portefeuille de la guerre. En 1830 ilcommandait l’expédition d’Alger, et dut à cette circonstance de n’êtrepas impliqué dans le procès des ministres après la révolution de juillet.Depuis, il essaya de ranimer la guerre civile dans la Vendée, où il ac-compagna la duchesse de Berry dans sa folle entreprise. Il mit ensuiteson talent militaire au service de don Miguel en Portugal, ce qui lui fitappliquer les dispositions du Code concernant les Français qui serventen pays étranger sans autorisation : en vertu de ces dispositions, M. deBourmont a cessé d’être Français.
Au n° 18 demeurait en 1808 M. Chauveau-Lagarde , courageuxdéfenseur de la reine Marie-Antoine , du général Miranda , de Brissotet de Charlotte Corday.
Au n° 26 demeurait en 1817 M. Capelle, qui de l’état de comédiens’éleva à une haute fortune politique. Après avoir joué les amoureux