Ô28
LETTBES ÉCBITES DE LA MONTAGNE.
nement a trop justifié mes craintes. Vous voilà réduit à l’alterna-tive qui m’effrayoit. La crise où vous êtes exige une autre déli-bération dont je ne suis plus l’objet. Sur ce qui a été fait vousdemandez ce que vous devez faire : vous considérez que l’effetde ces démarches, étant relatif au corps de la bourgeoisie, ne re-tombera pas moins sur ceux qui s’en sont abstenus que sur ceuxqui les ont faites. Ainsi, quels qu’aient été d’abord les divers avis,l’intérêt commun doit ici tout réunir. Vos droits réclamés et at-taqués ne peuvent plus demeurer en doute ; il faut qu’ils soientreconnus ou anéantis, et c’est leur évidence qui les met en péril.Il ne falloit pas approcher le flambeau durant l’orage ; mais au-jourd’hui le feu est à la maison.
Quoiqu’il ne s’agisse plus de mes intérêls, mon honneur merend toujours partie dans cette affaire ; vous le savez, et vous meconsultez toutefois comme un homme neutre ; vous supposez quele préjugé ne m’aveuglera point, et que la passion ne me rendrapoint iDjuste : je l’espère aussi ; mais, dans des circonstances sidélicates, qui peut répondre de soi? Je sens qu’il m’est impossi-ble de m’oublier dans une querelle dont je suis le sujet, et qui ames malheurs pour première cause. Que ferai-je donc, monsieur,pour répondre à votre confiance et justifier votre estime autantqu’il est en moi ? Le voici. Dans la juste défiance de moi-même,je vous dirai moins mon avis que mes raisons : vous les pèserez,vous comparerez , et vous choisirez. Faites plus, défiez-voustoujours, non de mes intentions, Dieu le sait, elles sont pures,mais de mon jugement. L'homme le plus juste, quand il est ulcéré,voit rarement les choses comme elles sont. Je ne veux sûrementpas vous tromper; mais je puis me tromper ; je le pourrois en touteautre chose, et cela doit arriver ici plus probablement. Tenez-vous donc sur vos gardes, et quand je n’aurai pas dix fois raison,ne me l’accordez pas une.
Voilà, monsieur, la précaution que vous devez prendre, et voicicelle que je veux prendre à mon tour. Je commencerai par vousparler de moi, de mes griefs, des durs procédés de vos magistrats :quand cela sera fait et que j’aurai bien soulagé mon cœur, je m’ou-blierai moi-même ; je vous parlerai de vous, de votre situation,c’est-à-dire de la république ; et je ne crois pas trop présumer demoi, si j’espère, au moyen de cet arrangement, traiter avec équitéla question que vous me faites.
J’ai été outragé d’une manière d’autant plus cruelle, que je me