Band 
Tome deuxième.
Seite
41
JPEG-Download
 

DU XV e AU XVIII e SIÈCLE

41

je pourrais me dérober aux soins qu’on avait de moi à Maisons, et finir l’embarras quej’y causais ; plus on avait pour moi de bontés, plus je me hâtais de n’en pas abuser pluslongtemps ; enfin je fus en état d’être transporté à Paris le 1 er décembre. Voici, Monsieur,un moment bien funeste. À peine suis-je à deux cents pas du château, qu’une partie duplancher de la chambre où j’avais été tombe toute enflammée. Les chambres voisines,les appartements qui étaient au-dessous, les meubles précieux dont ils étaient ornés, toutfut consumé par le feu ; la perte monte à près de cent mille livres ; et, sans le secoursdes pompes qu’on envoya chercher à Paris , un des plus beaux édifices du royaume allaitêtre détruit. On me cacha cette étrange nouvelle à mon arrivée : je la sus à mon réveil ;vous n’imagineriez pas quel fut mon désespoir ; vous savez les soins généreux queM. de Maisons avait pris de moi ; j’avais été traité chez lui comme son frère, et le prixde tant de bontés était l’incendie de son château. Je ne pouvais comprendre comment lefeu avait pu prendre si brusquement dans ma chambre, où je n’avais laissé qu’un tisonpresque éteint ; j’appris que la cause de cet embrasement était une poutre qui passaitprécisément sous la cheminée. C’est un défaut dont on s’est corrigé dans la structure desbâtiments d’aujourd’hui ; et même les fréquents embrasements qui en arrivaient ont obligéd’avoir recours aux lois pour défendre cette façon dangereuse de bâtir. La poutre dontje parle s’était embrasée peu à peu par la chaleur de l’âtre qui portait immédiatementsur elle ; et par une destinée singulière, dont assurément je n’ai pas goûté le bonheur,le feu qui couvait depuis deux jours n’éclata qu’un moment après mon départ.

« Je n’étais point la cause de cet accident, mais j’en étais l’occasion malheureuse ;j’en eus la même douleur que si j’avais été coupable : la fièvre me reprit aussitôt, et jevous assure que dans ce moment je sus mauvais gré à M. de Gervasi de m’avoir conservéla vie.

« Madame et M. de Maisons reçurent la nouvelle plus tranquillement que moi ; leurgénérosité fut aussi grande que leur perte et que ma douleur. M. de Maisons mit lecomble à ses bontés, en me prévenant lui-même par des lettres qui font bien voir qu’ilexcelle par le cœur comme par l’esprit ; il s’occupait du soin de me consoler et il semblaitque ce fût moi dont il eût brûlé le château : mais sa générosité ne sert qu’à me faire sentirplus vivement la perte que je lui ai causée, et je conserverai toute ma vie ma douleuraussi bien que mon admiration pour lui » (1).

Hélas ! la petite vérole qui avait atteint le philosophe devait être plus cruelle encorepour le savant magistrat, pour l’ami qui l’avait si bien soigné. M. de Maisons, présidentde l’Académie des sciences , parvenu au comble des honneurs et de la fortune, heureuxdans son intérieur, entouré d’amis nombreux et distingués, M. de Maisons fut atteint dece mal et en mourut : il était âgé de trente et un ans seulement, plein d’avenir et pouvantespérer de longs jours. Nous demandons la permission de citer encore une lettre que

(1) Comme on peut le voir en examinant les plans et les coupes du château de Maisons, et comme on le verra aussidans notre description proprement dite de cet édifice, la chambre de Voltaire est située à l’etage supérieur du pavilloncentral. Cependant, ce n’est pas dans cette pièce que prit le feu, mais dans une chambre occupant l’une des ailes du châ-teau ; ce qui laisse supposer que Voltaire malade aura été transporté dans une pièce moins éloignée du service des domes-tiques, plus vaste sans doute, et où les soins devaient être plus faciles à lui rendre.

II.

11