86 PALAIS, CHATEAUX, HOTELS ET MAISONS.
maréchaux en leurs habits de forgerons, la face noire de crasse et de suye, lesquelsbattent du fer sur une enclume à grands coups de marteau. Si c’étoient des cyclopes, jedirois qu'ils forgeroient des armes à notre grand Henri, comme ils en ont forgé chez lespoètes au vaillant Achille et au pieux Enée . Et ce qui est de plus plaisant et qui semblefait pour rire, c’est l’eau qui se lance à si gros bouillons contre ceux qui se tiennent auxfenêtres, qu’en un moment ils sont tout mouillés.
» Au-dessous et un peu plus bas, se voit une autre grotte, que vous diriez d’un rocher-ridé, caverneux et calfeutré de mousse épaisse et délicate, comme s’il eut été tapisséde quelque fin coton. Là vous voyez les bestes, les oyseaux et les arbres s’approcherd’Orphée touchant les cordes de sa lyre, les bêtes allonger les flancs et la tête, les oiseauxtrémousser les ailes et les arbres se mouvoir pour entendre l’harmonie de ce divinchantre. Là est un Bacchus assis sur un tonneau, tenant une coupe en main. Là sont desdéesses admirables en forme de demi-colosses, et plusieurs autres pièces merveilleusestpie je laisse pour la curiosité de ceux qui voudront en contenter leurs yeux.
» Au lieu où est le rocher, plus haut et tout devant le château, vous remarquez unebelle et admirable fontaine qui, surgissant à gros bouillons, se divise en plusieurs tuyauxqui serpentent et arrosent non-seulement les jardins, mais aussi fournissent d’eau à toutesces petites merveilles artificielles. » (Voyez, fig. 5, une vue de la grotte d’Orphée , d’aprèsune gravure du temps.) (1).
André Duchesne nous a avertis qu’il omettait certains détails. L’auteur des Délices dela France , après avoir reproduit ceux qu’il avait donnés, s'exprime en ces termes :
« Il y avait une grotte où étaient représentés le paradis, l’enfer, la mer, des naviresde guerre, les quatre éléments, le château de Saint-Germain , le roi, les princes et toutela cour. Il est impossible de le croire ; M. le dauphin paraît aussi avec des anges quidescendent du ciel. Cet ouvrage est si bien fait qu’on l’estime un miracle de l’art.On y remarque encore un Neptune, un Mercure, un Jupiter et beaucoup d’autres belleschoses qui surpassent infiniment l’attente et la croyance des hommes. On y voit surtoutla représentation des quatre vertus cardinales, en marbre blanc, qui ont appartenuautrefois aux pères jésuites . »
Voilà déjà bien des détails, et ils nous donnent une idée merveilleuse du beau séjourcréé par Henri IV . Ces splendeurs sont évanouies ; le temps a passé, un temps bien courtet elles ne sont plus. Eternel regret pour les amis des arts ; des descriptions confusesà force de détails, voilà les seuls documents auxquels on puisse se prendre afm.de ressus-citer par l’imagination les enchantements d’un siècle entier ; et encore ces descriptionsn’ont jamais le mot qui peint, l’expression vivante qui, d’un trait net, élégant ou fier, vousmet l’objet sous les yeux. Mais quelle'que soit leur infériorité, nous devons les recueilliravec un soin jaloux, les coordonner, les compléter les unes par les autres, et ajouterà leur ensemble ce que les contemporains ont pu dire en passant. Aussi, fidèles à cette
(1) Nous devons à l’obligeance de M. de Breuvery, maire de Saint-Germain en I aye, de pouvoir montrer par un fac-simile réduit, cette précieuse et rare gravure qui appartient à M. Napoléon Laurent. Ce dernier est possesseur d’uneprécieuse collection de pièces rares sur Saint-Germain en Laye.