COLLECTION ARCHÉOLOGIQUE DU PRINCE SOLTYKOFF. 19-1
paroles et par d’adroits compliments, ce que sa dénégation formelle avaitpar elle-même de désobligeant.
« Monseigneur, lui disait-il, vos connaissances supérieures dans lessciences exactes vous mettent bien au-dessus de nous tous, pauvres hor-logers de Paris ; mais si vous possédez au suprême degré la théorie propre-ment dite, vous ne connaissez pas encore, permettez-moi de vous le dire,toutes les difficultés de la pratique; vous les connaîtrez quand vous le vou-drez, car rien ne vous est impossible : jusque-là, en ce qui concerne leschoses du métier, peut-être aurons-nous quelque légère supériorité survous. » Le jeune prince, un peu confus, sentait bien que l’artiste avait ditvrai; mais comme il était doué d’un excellent caractère et d’une raison au-dessus de son âge, il reprenait bientôt sa sérénité habituelle, et profitantde la présence du praticien, il se faisait donner une leçon d’horlogerie dontil savait très-bien profiter.
« M. Caron, lui disait-il, vous êtes un homme fort habile, car c’est vousqui avez fait, pour ma bonne amie, M mo de Pompadour, cette jolie baguedans laquelle est enchâssé un mouvement de montre. Mon Dieu , quellepatience il vous a fallu pour confectionner tous ces petits rouages qui fonc-tionnent avec tant de régularité dans leur enveloppe d’or parsemée de dia-mants! On dit qu’il y a dans ce mécanisme deux nouveaux organes devotre invention. Ce sont, je crois, un échappement fort ingénieux, et uneroue supplémentaire avec laquelle on remonte la montre sans avoir besoinde se servir d’une clé. M n,c de Pompadour est fière de ce bijou, et à sa placej’en serais fier comme elle. Mais, dites donc, mon cher maître, est-ce quevous ne pourriez pas me faire une pareille montre? Je vous la paieraisbien, car je ne suis pas dépensier et je fais des économies. Voyons, le vou-lez-vous? Nous n’en dirons rien à personne, et on sera bien étonné quandon me la verra : je la montrerai à ma tante, la princesse Victoire, pourlaquelle vous avez fait une petite pendule chai mante.
« Je sais, M. Caron, que cette bonne princesse vous estime fort, car ellea souvent dit en ma présence que vous étiez un grand artiste et un hommede beaucoup d’esprit. » Caron n avait garde de se rendre aux désirs dujeune prince : le futur auteur du Barbier de Séville et du Mariage de Figaro songeait alors à abandonner l’horlogerie pour se livrer exclusivement à lalittérature dramatique, pour laquelle il se sentait une vocation irrésistible.
Dès l’âge de quinze ans, le dauphin s’était fait monter dans ses apparte-ments, à Versailles , un charmant atelier dans lequel il travaillait alterna-