ECONOMIE INDUSTRIELLE.
fa vie à travailler péniblement, jour et nuit, auxprogrès de l’humanité, et ne lui assurer en mêmetemps, pour récompense de son travail, que mi-sère et déceptions, ce n’est pas seulement uneaffreuse injustice de la part de la société, c’estencore la plus insigne maladresse. Comment lafécondité du travail ne serait-elle pas en rapportavec la rémunération?
Si l’on considère les progrès de l’industrie 1 chezles divers peuples, on reconnaît ce fait incontes-table, que ï’ère industrielle n’a commencé à poin-dre que du jour où des garanties ont été accordéesaux inventeurs; ainsi l’Angleterre a eu 167 ansd’avance sur la France, la France 22 ans d’avancesur la Prusse, et la Prusse ne l’emporte que de7 ans sur les Pays-Bas. L’Espagne, l’Italie, le Por-tugal, les Deux-Siciles et les petits États allemands ,accordent depuis trop peu d’années de trop pré-caires garanties aux inventeurs pour qu’ils y por-tent leurs industries. Quant à la Turquie , àl’Égypte , à la Perse et aux Indes, l’industrie etles arts ne commenceront à s’y développer que dujour où ces pays seront dotés d’une loi protectricede la propriété des œuvres de l’intelligence ; c’estune prédiction que l’on, peut faire à coup sûr.
A quoi servirait-il à un Turc, à un Persan, à unArabe d’inventer quelque chose, quand il n’estpas même abrité pour cinq ans, comme nous,contre le vol et la contrefaçon? Voilà pourquoi lacivilisation, fille de l’invention, fait si peu de pro-grès dans tous les pays où il n’existe pas de loisprotectrices des œuvres du génie. Voyez au con-traire si tous les inventeurs ne se sont pas toujoursdonné rendez-vous en Angleterre, le pays où lapropriété industrielle est le mieux protégée et de-puis le plus longtemps.
Plus vous limiterez, gênerez la propriété de l’in-vention , moins les efforts de tout genre viendrontconcourir à l’accomplissement du progrès dont onn’aura pas l’espoir de jouir. Qui construirait unemaison, si au bout de quinze ans on devait l’a-bandonner? et pourtant combien une maison est-elle plus vite en plein rapport qu’une invention,la plupart du temps si loin d’être terminée le jouroù l’inventeur prend un brevet!
Faites au contraire que l’ouvrier ingénieux quitrouvera un mode abréviatif, un procédé préfé-rable, une combinaison avantageuse, puisse lesfaire enregistrer chez la première autorité voisine,pour en avoir la propriété et en retirer des fruitsrelatifs à leur importance ; alors l’invention devien-dra la plus honorable, la première des professions.L’étude, la méditation, l’expérience acquise et laprobité, serviront à l’avancement des travailleurs,au lieu de servir à leur ruine, comme aujourd’hui;chaque individu aura sa valeur réelle, quand laloi protégera le fonds intellectuel aussi bien que lefonds matériel; la moralité, la science, le talent,
(i) Nous avons fait nombre d’emprunts à M. Jobard doBruxelles dans les passages suivants'
ÉCONOMIE INDUSTRIELLE.
seront des moyens de fortune et de considérationaussi assurés que le sont aujourd’hui l’ignorance,la fraude et le charlatanisme ; enfin, la capacitéréelle prendra la place de la capacité fictive.
Si la France est supérieure à l’Angleterre pourles objets de goût, c’est en partie parce que laFrance accorde depuis cinquante ans des privilègesperpétuels aux inventeurs d’objets d’arts, et quel’Angleterre n’en accorde pas plus que l’Allema-gne, pas plus que le reste de l’Europe , que Tonaccuse de manquer de goût, quand ce sont surtoutleurs gouvernements qui manquent de prévoyanceet de lumière. Cela est si vrai que l’Angleterre faitles plus rapides progrès dans cette voie depuis saloi sur l’enregistrement des modèles de fabrique,qu’il importe à la France d’imiter au plus tôt, sielle veut éviter un grand dommage et rester dansles voies de la justice et de la vérité.
Voilà qui est péremptoire en faveur du privi-lège et de la protection.
Or, il n’existe aucune différence entre la pro-priété des inventions industrielles et la propriétédes dessins et modèles de fabrique, des opéras etdes recettes, des objets d’art ou de littérature, dufond ou de la forme, dont vous reconnaissez déjàla propriété pendant la durée de la vie de l’au-teur. Au lieu d’être une entrave au développementdu travail, le brevet est donc un encouragement etune source de travail inépuisable.
Nous savons bien qu’on va s’écrier : Mais cesont des monopoles que vous voulez établir? Sansaucun doute, et les monopoles les plus sacrés detous, ceux qui assurent la fortune à la capacité etau mérite, qui en font la récompense du plusdigne, de celui qui a rendu à la société les plusgrands services. C’est sur un monopole qu’estfondée l’institution qui fait qu’il existe des fa-milles, qu’une nation est formée de citoyens libreset indépendants et non d’un troupeau de sauvages;nous voulons parler de l’institution de la propriétéfoncière, qui est évidemment un monopole, et c’estparce que ce monopole est perpétuel qu’il a pro-duit de bons résultats et conduit l’Europe au pointélevé de civilisation où nous la voyons.
Si vous voulez doubler cette civilisation, doublezle nombre des monopoles et des monopoleurs, eninstituant la propriété industrielle sur des basesaussi solides que celles de la propriété foncière.
Tout ceci ne saurait être'contesté. En effet,qu’est-ce qu’un brevet d’invention?C’est la con-sécration par la société du droit de propriétéde l’individu sur le fruit de son travail, dansle cas, si important pour le progrès de la ci-vilisation, où le cerveau de l’inventeur produitune combinaison jusqu’alors ignorée et facilementimitable dès qu’elle paraîtra au jour.
Si la véritable source du droit de propriété estbien, comme il est reconnu aujourd’hui, l’effort dutravailleur, la portion de sa propre existence qu’ili fixe, qu’il matérialise dans un produit, il ne peut