une justice régulatrice, auraient dû, sans appel, payer quatre places au lieude deux-, ayant pour vis-à-vis un commis-voyageur, flanqué d’un prêtre etd’un vieux gentilhomme, j’entendis le sifflement du fouet du postillondonner le signal du départ avec une joie inexprimable, que ne vint pointtroubler l’idée qu’à quelques lieues de là je mourrais sans doute de chaleurentre les deux énormes oreillers vivans qui ne laissaient arriver jusqu’à moiqu’un air brûlant et raréfié.
Ce serait ici l’occasion de faire, en marchant de loin sur les tracesÿe M. de Jouy, qu’on a si souvent et si maladroitement imité, de faire,dis-je,des portraits, soit de fantaisie, soit d’après nature*, mais, je l’avoue,uniquement occupé des Alpes , aucune autre pensée n’a pu entrer dansmon esprit, et j’ai porté l’indifférence dont ( s’il faut en croire Bernardinde St.-Pierre ) tous les voyageurs de noire nation doivent être accusés,
jusqu’à ne pas m’informer même du nom de mes compagnons de voyage.
J’ignore, au reste, ce que j’y ai perdu !
Sens, Dijon, et tous les riches coteaux de la Bourgogne ne purent unseul moment fixer mon attention. Cependant la vue des sites pittoresquesque l’on rencontre dans le voisinage de Besançon me tira de l’espèce depréoccupation à laquelle je m’étais délicieusement abandonné depuis mondépart de Paris . Si mes heures n’eussent pas en quelque sorte été comptées,si le désir de voir incessamment la Suisse ne m’eût pas exclusivementtourmenté, j’aurais pu sans doute essayer un croquis de quelques-uns desbeaux tableaux que j’avais sous les yeux; mais j’avais hâte d’arriver au but,et bien que Besançon soit une ville agréable, bien que sa situation, au seind’un creux vallon, arrosé par le Doubs et dominé par les sommets du Jura ,soit véritablement charmante, je ne songeai point à m’arrêter dans sesmurs, et dès sept heures du soir je pris la route de Pontarlier .
Cependant je fus sur le point de séjourner malgré moi à Besançon .La diligence dans laquelle je comptais partir pour Pontarlier se trouvaremplie par une famille entière composée du père, de la mère, de deuxenfans et de deux nourrices. Je voyais avec douleur qu’il allait falloir recu-ler d’un jour celui de mes jouissances, et déjà je me répandais en plainteslamentables, quand la jeune dame, mère des jolis enfans que je caressaissans aucun dessein prémédité, pénétrée de mon désappointement, intercédaauprès de son époux, qui voulut bien consentir à m’admettre dans la voi-ture.
Au sortir de Besançon , on commence à monter assez rapidement lespremiers degrés du Jura . Des tableaux agrestes et variés décorent la route,et se développent successivement avec une admirable progression aux regardsdu voyageur. La dame qui avait acquis tant de droits à ma reconnaissance,