GERMINAL.
8i
On n’allait jamais au salon, on demeurait là, en famille.
Justement, M. Grégoire rentrait, vêtu d’un gros veston defutaine, rose lui aussi pour ses soixante ans, avec degrands traits honnêtes et bons, dans la neige de ses che-veux bouclés. Il avait vu le cocher et le jardinier : au-cun dégât important, rien qu’un tuyau de cheminéeabattu. Chaque matin, il aimait à donner un coup d’œilà la Piolaine, qui n’était pas assez grande pour lui causerdes soucis, et dont il tirait tous les bonheurs du proprié-taire.
— Et Cécile? demanda-t-il, elle ne se lève donc pas,aujourd’hui?
— Je n’y comprends rien, répondit sa femme. Il mesemblait l’avoir entendue remuer.
Le couvert était mis, trois bols sur la nappe blanche.On envoya Honorine voir ce que devenait mademoiselle.Mais elle redescendit aussitôt, retenant des rires, étouf-fant sa voix, comme si elle eût parlé en haut, dans lachambre.
— Oh! si monsieur et madame voyaient mademoi-selle i... Elle dort, oh! elle dort, ainsi qu’un Jésus... Onn’a pas idée de ça, c’est un plaisir à la regarder.
Le père et la mère échangeaient des regards attendris.Il dit en souriant :
— Viens-tu voir?
— Cette pauvre mignonne ! murmura-t-elle. J’y vais.
Et ils montèrent ensemble. La chambre était la seule
luxueuse de la maison, tendue de soie bleue, garnie demeubles laqués, blancs à filets bleus, un caprice d’enfantgâtée satisfait par les parents. Dans les blancheursvagues du lit, sous le demi-jour qui tombait de l’écarte-ment d’un rideau, la jeune fille dormait, une joue ap-puyée sur son bras nu. Elle n’était pas jolie, trop saine,trop bien portante, mûre à dix-huit ans; mais elle avaitune chair superbe, une fraîcheur de lait, avec ses