GERMINAL.
89
Mais, devant les faces inquiètes des Grégoire, il re-gretta d’être allé si vite, il renvoya son idée d’empruntà plus tard, la réservant pour un cas désespéré.
— Oh! je n’en suis pas làl C’est une plaisanterie...Mon Dieu! tu as peut-être raison : l’argent que vousgagnent les autres, est celui dont on engraisse le plussûrement.
On changea d’entretien. Cécile revint sur ses cousines,dont les goûts la préoccupaient, tout en la choquant.Madame Grégoire promit de mener sa fille voir ceschères petites, dès le premier jour de soleil. Cependant,M. Grégoire, l’air distrait, n’était pas à la conversation.Il ajouta tout haut :
— Moi, si j’étais à ta place, je ne m’entêterais pasdavantage, je traiterais avec Montsou... Ils en ont unebelle envie, tu retrouverais ton argent.
Il faisait allusion à la vieille haine qui existait entrela concession de Montsou et celle de Yandame. Malgré lafaible importance de cette dernière, sa puissante voisineenrageait de voir, enclavée dans ses soixante-sept com-munes, cette lieue carrée qui ne lui appartenait pas; et,après avoir essayé vainement de la tuer, elle complotaitde l’acheter à bas prix, lorsqu’elle râlerait. La guerrecontinuait sans trêve, chaque exploitation arrêtait sesgaleries à deux cents mètres les unes des autres, c’étaitun duel au dernier sang, bien que les directeurs et lesingénieurs eussent entre eux des relations polies.
Les yeux de Deneulin avaient flambé.
— Jamais! cria-t-il à son tour. Tant que je serai vi-vant, Montsou n’aura pas Yandame... J’ai diné jeudichez Hennebeau, et je l’ai bien vu tourner autour demoi. Déjà, l’automne dernier, quand les gros bonnetssont venus à la Régie, ils m’ont fait toutes sortes demamours... Oui, oui, je les connais, ces marquis et cesducs, ces généraux et ces ministres ! des brigands qui
8 .