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FRAGMENTS
SUR LA MANIÈRE D’ÉCRIRE L’IIISTOIRE.
La première chose que doit faire celui qui veutécrire l’histoire , c’est de choisir un sujet qui soitbeau et agréable aux lecteurs. C’est un avantagequ’Hérodule a par-dessus Thucydide ; car Héro-dote raconte la guerre que les Grecs ont eue con-tre les Barbares, et les actions des uns et des au-tres , dignes de n’êtrc jamais oubliées ; au lieu queThucydide n’écrit qu’une seule guerre, et encoreinfortunée, qu’il gémit à souhaiter qui n’eüt ja-mais été, et qui fût ensevelie dans le silence, carlui-même éloigne son lecteur, en lui disant qu’ij
va lui raconter des malheurs horribles, des villesdésertes ou renversées , des morts sans nombre ,des pertes, des tremblements de terre, des éclipsesplus fréquentes qu’elles n’ont jamais été.
La seconde chose que doit faire un historien,c’est de bien considérer là où il commence et làoù il linit. Hérodote a encore cet avantage surThucydide ; car le premier commence à la pre-mière injure que les Barbares firent aux Grecs , etfinit à la bataille que les Athéniens perdirentcontre ceux du Péloponèse.
EXTRAIT DU TRAITE DE LUCIEN:
COMMENT IL FAUT ÉCRIRE LHISTOIRE.
L’éloge et ['histoire sont éloignés infiniment;et, comme disent les musiciens, àlç OKX'KCtzcoVjc'est-à-dire que ce sont les deux extrémités.
Il n’y a guère moins de différence entre l’his-toire et la poésie. Le poète a besoin de tous lesdieux. Quand il veut peindre Àgatncinnon, il luifaut la tête et les yeux de Jupiter, la poitrine deNeptune, le bouclier de Mars; mais l’historieiipeint Philippe borgne, comme il étoit.
L'ulilitc est le principal objet de l'histoire. Leplaisir suit l’utiiilc, comme la beauté suit d’ordi-naire la santé.
L’historien a pour juges des lecteurs malins,qui ne demandent pas mieux que de Le repren-dre, «l qui l’examinent avec lu même rigueurqu’un changeur examine la monnoie.
Alexandre jeta dans l’IIydaspe l'histoire d’Àris-tobule, qui lui atlribnon des actions merveilleusesqu’il n’a voit point faites , dans la bataille contrePorus, et lui dit qu’il lui faisoit grâce de ne l’ypas faire jeter lui-même.
Il y a des historiens qui croient faire.grand plai-sir à un prince en ravalant le mérite de ses en-nemis. Achille seroit moins grand , s’il n’avoit dé-fait que Thersite au lieu d’Ilector.
D’autres invectivent contre le chef des ennemis,comme s’ils voulnient le défaire la plume à la main.
Il 2 se moque d’un historien impertinent quivouloit imiter, ou pour mieux dire copier Thucy-dide en toutes choses, jusqu’à faire arriver unepeste dans le camp des ennemis, pareeqn il y aune peste dans Thucydide. Il coimnençoit en dé-clinant son nom, et mettoit." Creperius a écrit, etc,11 faisoit une oraison funèbre, à l’imitation dePériclès, et la faisoit réciter par un centurion.
Un autre remplira son histoire de petits détailset de mois de l’art, comme feroit un soldat ou unouvrier qui auroit travaillé dans le camp.
Un autre emploiera tout son temps à faire d’en-nuyeuses descriptions ou de l’habillement et desarmes du général, ou d’un bois , ou d’une ca-verne ; et, quand il vient aux grandes affaires , il yest neuf, comme un valet héritier de son maître,et qui ne sait comment mettre ses habits , ni surquelles viandes il doit se ruer, préférant quelquesméchants haricots aux perdrix et aux faisans.
Ils pensent attraper le merveilleux en écrivantdes choses contre le vraisemblable, des blessuresprodigieuses, des morts incroyables.
Un autre faisoit des noms grecs de tous les nomslatins, appeloit Cbronos Saturnin, Fronlin Fron-ton . etc.
Ils se servent quelquefois de phrases magnifi-ques, comme pourroil faire un poète, et tom-bent toul-à-coup dans de basses expressions. L’estun homme qui a un pied chaussé d’un brodequin,et une sandale à l’autre pied.
11 y en a qui incitent de magnifiques prologuesan-dcvanl d’une histoire peu importante. Le cas-que est d’or et la cuirasse est de haillons; et toutle inonde s’écrie : La montagne accouche.
Un autre entrera d’abord en matière , et croiraimiter Nénophon , qui commence ainsi : Darius etParysatis eurent deux lils. Mais il ne volt pas qu’ily a des prologues qui sont imperceptibles, et quisont pourtant des prologues.
Ils confondent Ionie la géographie. Ils décriventcurieusement et fort au long de petites choses, etpassent légèrement sur les grandes. Ils ont grandsoin de bien examiner le piédestal, et ne disentpresque rien de la statue.
Un qui n’éloil jamais sorti de Corinthe commen-çoit ainsi son histoire : k Les yeux sont de plussûrs témoins que les oreilles ; » et après cela dé-crivoit la Perse et tout ce qui s'y rencontroit d’ex-iraordinaire.