DE TRADUCTIONS. 417
soit peu vers les coudes afin qu'ils s’y puissent ap-puyer.
Au reste , ce ne sont point des esclaves qui lesservent, et ils croient que c’est entièrement agircontre l’ordre de la nature que de se faire servirpar des valets ; car les hommes, disent-ils, nais-sent tous également libres, n'éloit que 28 l’injusticecl l’ambition de ceux qui ont voulu semerdans lemonde cette malheureuse inégalité qui est la sourcede Ions les maux ont mis entre les mains despuissants la domination qu’ils ont usurpée sur lesfoi blés.
Ils ne possèdent donc point d’esclaves ni de va-lets , et ils ne sont servis que par dns personnes en-tièrement libres, qui leur rendent ces devoirs offi-oieux sans qu’on les y oblige cl sans attendre qu’onJe leur commande ; mais au contraire ils se vien-nent présenter eiix-mèines avec joie cl avec em-pressement, avant qu'on les y ail exhortés.
Kt qu’on ne pense pas que l’on les admette tousindifféremment en cet emploi, car on les examineauparavant avec grand soin entre les plus jeuneset les meilleurs de la compagnie ; et ainsi l’on nechoisit que des personnes sages et bien élevées, eten qui l’on voit un véritable et parfait amour pourla vertu la plus sublime, afiu qu’il» puissent ser-vir les frères avec la même affection et la mêmeardeur que des enfants bien nés serviroienl leurspères et leurs mères, comme en effet ils ne les re-gardent point autrement que leurs pères com-muns , et ont pour eux plus de lendrcsse que pourceux mêmes que le sang leur a donnés ; tant il estvrai qu’il n’y a point de Dœud si puissant sur lesâmes que la vertu!
Ils ne ceignent point leur robe, et ils ne la re-troussent point à leur ceinture pourservir à table;mais ils la laissent tout étendue , afin que l’on nevoie en ces festins aucune marque de servitude,cette manière de servir étant particulière aux es-claves. Je sais que quelques uns, enlendanL ceschose», s’en riront a *; mais je sais aussi que ceux-là seuls s’en riront, dont les aetious ne sont dignesque de gémissements et de pleurs.
Le viu n’y entre point du tout , mais ils boiventd’une eau qui est fort claire et fort pure, aveccette seule distinction que le commun d’entre euxla prend toute froide; au lieu que ceux des an-ciens qui sont d’une eomplexion plus foible lafont chauffer auparavant.
Leur table est pure de toutes viandes qui aienten vie , et I’od y voit seulement du pain pour foutenourriture, du sel pour tout mets, et quelquefoisun peu d’hysope que l’on donne pour tout assai-sonnement à ceux qui paroissent les plus délicats.Car la même raison qui porte les prêtres à offrirdes sacrifices que l’on appelle sobres, pareequel’on n’v boit point de vin, a porté aussi ces ama-teurs de la sagesse à n'en point boire , parce, di-sent-ils , que 50 le vin est un poison qui rend l’âmefolle et insensée , et que les viandessi bien apprê-tées et si délicieuses ne servent qu’à irriter la con-cupiscence, qui est la plus insatiable de toutes lesbêles.
Après qu'ils Be sont assis à table, le silence estencore plus profond qu’auparavanl , et l’on n'en
verroit pas un qui osât dire le moindre mot ourespirer un peu fortement; si ce n’est que quelqu’und’eux propose quelque difficulté de l'Écrituresainte , ou qu’il explique celle qui aura été propo-sée par un atilre. Ce n’est pas qu’il se mette beau-coup en peine d’en trouver JYxplicdlion ; car sonbut n’est pas de tirer de la gloire de la subtilité etde la science, mais seulement d’examiner la vé-rité , et, lorsqu’il l’a trouvée , de ne la point en-vier à ceux qui, bien qu’ils n’aient pas une sigrande vivacité que lui pour la chercher , ne dési-rent pas avec moins d’ardeur d'en acquérir la con-noissanee.
Il leur parle donc , et les instruit avec loisir ,pesant et insistant sur ses paioles , et les répétantplusieurs fois, afiu de graver profondément dansleur esprit les vérités qu’il leur enseigne. Car au-trement , lorsque l’on parle avec trop d’étendue ouavec trop de vitesse, et, comme l’on dit, sans re-prendre baleine ,l’esprit des auditeurs ne pouvantsuivre la volubilité de la langue de celui qui parle,ils sont contraints de demeurer beaucoup en ar-rière, et ne peuvent atteindre à l'intelligence dece qu’on leur dit.
Cependant les autres, ayant la vue continuelle-ment attachée sur lui, l’écoulent tous avec unemême attention et une même contenance : et s’ilscomprennent et entendent parfaitement ce qu’illeur dit, ils le lui font voirparquelqueinclinatioude tête ou par quelque mouvement di s yeux ; s’ilsle trouvent digne de louanges, ilsle lui témoignentpar la joie et par la sérénité qui se répand sur tou tleur visage ; et si au contraire il leur vient en l’es-prit quelque incertitude et quelque doute , ils lelui font connaître ou en branlant doucement latête , ou en remuant le bout d’un doigt de la maindroite.
Il en est de même de ceux qui ont servi à table;car ils se tiennent debout durant tout le tempsqu'il parle, et ne l’écoutent pas avec moins d'at-leniion que les autres.
Lorsque ce docteur juge qu'il leur a suffisam-ment parlé , et qu'ils croient tous avoir satisfait àl’obligation qu’ils avoient, l’un d’enseigner à sesauditeurs une doctrine entièrement conforme auvéritable esprit de la secte, et les autres de l’écou-ter , ils frappent tous ensemble des mains pour té.moigner leur satisfaction et leur contentement.
En suite de quoi le docteur se lève et chante unhymne à la louange de Lieu , soit qu’il l’ait lui-même nouvellement composé , ou qu’il vienne dequelqu’un de leurs anciens poètes. El cependanttous les autres demeurent chacun en leurs placesavec modestie, et l’écoulent en un silence trèsprofond, jusqu’à ce qu’il vienne à prononcer lesdernières paroles de son cantique : car alors tousles hommes et toutes Ie6 femmes élèvent unanime-ment leur voix pour lui répondre.
Le souper s tant fini, ils célèbrent la veille qu’ilsnomment sacrée , c’est-à-dire que , se levant tous,ils se rangent au milieu de la salle où ils ont soupé,et se divisent en deux chœurs, l’un des îiommrs etl’autre des femmes. Chaque chœur choisit pourchef et pour conducteur celui d’entre tous qui estle plus vénérable et le plus habile en l’art de chan-
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