436 REPONSE
je prends parti, puisque c’est au contraire unepreuve que. je n’en prends point, et que je suisfeulement pour la vérité..
Je vous dirai donc , sans aucun intérêt particu-lier, que le monde rit de vous entendre parler sinégligemment d’un ouvrage qui a été générale-ment approuvé , et qui ne pouvoit pas manquerde l'être, sous le nom de tant de saints pères quile remplissent de leurs plus beaux sentiments.
« J’ai lu vos lettres , dites-vous , avec assez d’indif-eférence, quelquefois avec plaisir, quelquefois« avec dégoût, selon qu’elles me sembloient biena ou mal écrites, » c’est-à-dire scion que vous étiezde bonne ou de mauvaise liumeur. 31ais je nem’arrête point à cela , et je crois que c’est seule-ment un préambule pour venir à votre but, quiest de venger la poésie d’un affront que vous pré-tendez <] n’elle a reçu. Le crime du poète, dites-vousà tout Port-Roval, vous a irrités contre la poésie.
Mais, monsieur., s’il se trouvent qu’eu effet onne l’eût point olfenséc, n'auroit-on pas grand sujetde se moquer des efforts que vous faites pour ladéfendre ? V oyez donc tout à loisir si on peut luiavoir fait quelque outrage , puisqu’on n’a pas seu-lement parlé d'elle. On n’a pas nommé la poésiedans toute la lettre ; et tout ce qu’on y dit ne re-gardant que les poëtrs de théâtre , si c’est une in-jure , elle ne peut offenser que la comédie seule-ment» et non pas la poésie, Croyez-vous que cesoit la même chose, et prenez-vous ainsi l’espècepour le genre ?
On voit bien dès là que vous êtes un poète dethéâtre , et que vous défendez votre propre cause :car vous auriez vu plus clair dans celle d'un autre,et vous n’au riez pas confondu deux choses q ni son laussi différentes que le bien et le mal. Mais enfin ,puisqu’on a seulement parlé des poêles de théâtre,qu’a t on dil contre eux qui puisse vous mettre sifort en colère ? Ou les a appelés empoisonneurs desâmes : c’est ce qui tous offense , cl je ne sais pour-quoi ; car jusqu’ici ces poctes n’mit point accoutu-mé de s’en offenser. Peut-être avez-vous oublié, enécrivant volve lettre que. U comédie n’a pointd’autre lin que d'inspirer des passions aux specla-teurs;el que les passions, dans le sentiment mêmedes philosophes païen», sont les maladies et lespoisons des âmes.
Au moins apprenez-moi comme il faut agir avecvous : car je vois qu’on vous fâche quand on ditque les poêles empoisonnent ; et je croîs qu’on vous,lacberoil encore davantage si l’on disoil que vousn'enipiiisonnez point, que votre muse, est une inno-cente, quelle n’est pas capable de faire aucunmal, qu’elle ne donne pas la moindre tentation,qu’elle ne touche passeulemenl le r«*ur, et qu’ellele lais>e dans le même étal où elle le trouve.
Ce discours vous devroit llatter Lien sensible-ment , puisqu’il est tout contraire à celui qui vousa si rudement choqué. Mais , si je ne me trompe ,il vous déplaît encore plusque tout ce qu’a pu direl’auteur des Lettres; et peut-être voudriez-vous àprésent ne vous être pas piqué si mal à propesdece qu’il a dil que les poêles de théâtre sont des em-poisonneurs d’âtnes.
Je ne pense pas aussi que ces poêles s’en offen-
sent., et je crois qu’après vous il n’y en a point quing" sachent que l’art du théâtre consiste principale-ment dans la composition de ces poisons spirituels.Jï’ont-iis pas-toujours nommé la comédie l’art deàharmer, et n’onl-ils pas mu . en lui donnant cellequalité, la meure au-dessus de tous les arts? Novoit-on pas que leurs ouvrages sont composés d’immélange agréable d’intrigues, d'intérêts, de pas-sions et dn personnes, où ils ne considèrent pointce qui est véritable, niais seulement ce qui estpropre pour toucher h-s spectateurs-,et pour fairecouler dans leurs eauus des passions qui les ewpoi-sortnen 1 , de telle sorte qu’ils s’oublient eux-mêmes,cl qu’ils prennent un intérêt sensible dans desaventures imaginaires ?
Mais cet empoisonnement des cœurs , qui les rendou gais, ou tiislrs, au gré des poètes, est le pluspuissant effet de la comédie; et les poètes n’ontgarde de s'offenser quand on leur dit qu’ils empoi-sonnent, puisque c’est leur dire qu’ils excellentdans leur art, et qu’ils font tout ce qu’ils veulentfaire.
Pourquoi donc trouvez-vous si mauvais ec quetous les autres ne trouvent point désagréable? Etpourquoi n’avez-vous pu souffrir que l'auteur desLettres ait dil, en passant, que les pièce» dethéâtre sont horribles, étant considérées selon lesprincipes de ta religion chrétienne elles règles del’EcaiigUe ? Tl me semble que la venté et la poli-tique dévoient vous obliger de souffrir cela pa-tiemment. Car enfin , puisque tout le monde saitque l’esprit du christianisme n’agit que pouréteindre les passions, et que l'esprit du théâtrene travaille qu’à les allumer, quand il arrive quequelqu'un dit un peu rudement que ces deux es-prits sont contraires, ü est certain que le meil-leur pour les poêles c’est de ne point répondre,afin qu’on ne réplique pas ; et de ne point nier, afinqu'on ne prouve pas plus fortement ce qu’on avoitseulement proposé.
Est-ce que vous croyez que l’auteur des Lettresne puisse prouver ce qu’il avance? lVn?ez-vousque dans l’Evangile , qui condamne jusqu’auxparoles oisives, il ne ptii.-se trouver la condamna-tion de ces pat oies enflammées, de ces accentspassionnes, et de ces soupirs ardents qui font lestyle de la comédie? Et doutez-vous qu’il ne soitbien aisé de faire voir que le christianisme a del'horreur pour le théâtre, puisque d’ailleurs lethéâtre a tant d’horreur pour le chi-Llianisme ?
L’esprit de pénitence qui paroît dans l’Évan-gile ne fait-il pas peur à ces esprits enjoués quiaiment la comédie ? Les vertus des chrétiens, nesont-ec pas 1rs vices de vos héros! Et pourroil-onleur pardonner une patience et une humilitéévangélique? La religion chrétienne, qui règlejusqu’aux désirs et aux pensées, ne condamne-t elle pas ces vastes projets d’ambition , ces grandsdesseins de vengeance, et toutes ces aventuresd’amour, qui forment les plus belles idées despoètes ? Ne semble-t-il pus aussi que l'on sorte duchristianisme quand ou entre à la comédie ? Onn’y voit que la morale des païens, et l’on n’y en-tend que le nom des faux dieux.
Je ne veux pas pousser ces raisons plus loin, et