438 RÉPONSE
votre muse n’a point peur de celte effroyable im-piété, ni des «fiels malheureux qu’elle peut pro-duire. » Nous ne trouvons pas étrange, dites-vous,« que vous damniez les poètes : ce qui nous sur-« prend, c'est que vous voulez empêcher lesk hommes de les honorer.. C’est-à-dire que cemisérable honneur que vous cherchez parmi leshommes vous est plus précieux que votre salut :vous ne trouvez pas étrange qu’on vous damne,et vous ne pouvez souffrir qu’on ne vous estimepas ; vous renoncez à la communion des saints . etvous n’aspiiez qu’au partage des Sophocle et desVirgile. Qu’on dise de vous tout ce qu'on voudra,mais qu’on ne dise point que vous n’avez pasquelques étincelles de ce feu qui échauffa autrefoisces grandi génies de l'antiquité ; vous 11e craignezpoint de mourir comme eux, après avoir vécucomme eux; et vous ne pensez pas au misérableétat de ces malheureux génies que vous regardezavec Uni d’envie et d'admiration : ils brûlentperpéiucllement où ils sont, et ou les loue seule-ment où ils ne sont pas.
C’est ainsi que li s sainis pères en parlent ; maisil vous importe peu de ce qu'ils disent : ce ne sontpoint vos auteurs, et vous ne les citez que pour lesaccuser. Vous n’avez cité saint Jérôme que pourfaire voir qu'il avoil l’esprit inégal; vous n’avezcité saint Augustin que pour montrer qu’il avoitle cœur trop sensible: et vous ne citez saint Gré-goire de Nazianze que pour abuser de son auto-rité en faveur de la comédie. « Saint Grégoire de«Nazianze, dites-vous, n’a pas fait de difficulté«de mettre la passion «le noire Seigneur en Ira-« gédîe. « Mais, quoi qu’il en soit, si vous pré-tendez vous servir de cet exemple, if faut vousrésoudre à passer pour un poète de la passion ei àrenoncer à toute l'antiquité païenne. Voyez doncce que vous avez à faire. Voulez-vous quitter cesgrands héros ? Voulez-vous abandonner tes fa-meuses héroïnes? Si vous ne le tuiles, saint Gré-goire de !\a/.ianze ne fera l ien pour vous , et vousl’aurez cité contre vous-même. Si vous ne suivezson exemple . vous ne pouvez employer son auto-i ité , cl v uns ne s,m riez dire que , parcequ’il a faitune tragédie sainte, il vous est permis d'en fanede prof.mes. Tout ce qu’on peut conclure de là,c’est que la poésie est bonne dVIle-même; qu’elleest capable de servir aux divins mystères, qu’ellepeut chamcr les louanges de Dieu . et qu’elle se-roiL très innocente si les poètes ne l’avoient pointcorrompue.
Cette seule raison détruit tons les faux raison-nements que vous faites et que vous concluez , endisant à tous les gens de Port-Royal que le crimedu poète les a irrités contre la poésie. On voit bienque vous avez voulu faire une pointe , mais vousl'avez faite de travers, et vous deviez dire, aucontraire, que le crime commis contre la poésieles a irrités contre le poêle: car ifs n’ont parléque des poètes profanes, qui abusent de leur art;et ils n’onl rien dit qui pût offenser la poésie. Ilssavent qu'elle n’est point mauvaise de sa nature,et qu’elle est sanctifiée par 1 rs prophètes, par lespatriarches et par les pères. David, Saiouion,saint prosper, ont fait des poésies; et, à leur
exemple, ceux de Port-Royal en ont fait aussi : ilsont mis en vers François les plus augustes mystèresde la religion , les plus saintes maximes de la mo-rale chrétienne, les hymnes , les proses, les can-tiques de l’église , et ils ont fait de saints concertsque les fidèles chantent , et que les UDges peuventchanter.
Il n’y a doue point de conséquence ni de pro-porlion de ce qu’ils font avec ce qu’ils condam-nent; et c’est vainement que vous lâchez d’y entrouver, et que vous comparez la conduite deM. Le Moisire avec celle de Desmarêls. En vé-rité, vous ne pouviez rien faire de plus contraireà celle gloite que vous pouisuivezsi ardemment;car quelle estime peul-ou avoir pour vous , quandon voit que vous comparez si injustement deuxpersonnes dont les aérions sont autam opposéesqu’elles le peuvent être?
Tout le monde sait qucM. Le Maistre a fait desplaidoyers que les jurisconsultes admirent, où l'é-loquencc défend Ni justice , où l’Écriture im-lmit,où les pères prononcent, où les conciles décident.Et voue comparez ces plaidoyers aux romans deDesmarètF qu’on ne peut lire sans horreur, oùles passionssonl toutes nues, et où les vices parois-scnl effrontément et sans pudeur.
Pour qui pensez-vous passer, et quel jugementcroyez-vous qu’on fasse de votre conduite , quandvous offensez tous les juges en comparant le palaisavec le théâtre , la jurisprudence avec la comédie,l’iiistoirc avec la fable, et un très célèbre avocatavec un très mauvais poète ?
Pouvez-vous dire que M. Le Maistre a fait danssa retraite tant de traductions des pères, et Je com-parer avec Desmarêls , qui fait gloire de ne rientraduire , et qui ne produit que des visions chimé-riques ? Il laul pourtant que vous acheviez eettecompniaison si odieuse à lout le monde ; et, parce-que Dc-simu-êts avoue des ci imesi qu’il ne peut nier,vous en accusez aussi M. Le Maistre ; vous abusezindignement de son humilité, qui lui a fuit direqu’il avoit été dans le deiègleum>t, el vous ne [ire-nez pas garde que ce qu’il appelle dérèglementc’est ce que vous appelez souverain bien : c’esl cethonneur du siècle que vous cherchez avec tant depassion^ et qu‘il a fui avec tant de force. Il s’estdérobé à la gloire du monde qui l’nnvironnoit ; etil est vrai que , pour s'en éloigner davantage , ila fait toutes les actions qui lui sont le plus con-traires.
Mais s’il a bêché la terre, comme vous dites, avecquel esprit usez-vous en parler comme vous faites?Et quel seutiment pouvez vous avoir des vertuschrétiennes, puisque vous raillez publiquementceux qui les pratiquent? Vous parleriez sérieuse-ment et avec éloge de ces anciens Romains, quienvoient cultiver la terre et conquérir les provin-ces, que l'on voyoil à la tête d’une armée, aprèsles avoir vus à la queue d’une chumi»; et vousvous moquez d’un chrétien qui a bêché la terreavec la même main don! il a écrit les Vies dessainis et les traductions des pères. Vous ne sauriezvoir sans rire un homme véritablement chrétien,véritablement humilie, et véritablement savant decelle science qui u’enlle point, qui n’empêchoit