474 ABRÉGÉ DE L’HISTOIRE
Oserai-je parler ici des épreuves extraordinaires. où l’on a mis son ainour inébranlable pour la vé-rité ? I)c grands cardinaux , très instruits des in-tentions de la cour de Rome, n’ont point cachéqu’il n’a tenu qu a lui d’étre revêtu de la pourprede cardinal , cl que , pour parvenir à une dignitéqui miroit si glorieusement lavé tous les reprochesd’hérésie que ses ennemis lui ont osé faire, il nelui en auroit coulé que d’écrire contre les propo-sitions du clergé de France Louchant l’autorité dupape 10 '. Bien loin d'accepter ces offre», il écrivitmême contre un docteur flamand qui avoit traitéd’hérétiques ces propositions 1 oî . Un des ministresdu roi, qui lut cet écrit , charmé de la force deses raisonnements, proposa de le faire imprimerau Louvre; mais la jalousie des ennemis de M. Ar-nauld l’emporta et sur la fidélité du ministre et surl’intérct du roi même. Voilà quel étoit cet hommequ'on a toujours dépeint comme si dangereux pourl’etat, et contre lequel les jésuites , peu de tempsavant sa mort, firent imprimer un livre arec cetinfâme litre : Antoine Arnauld, fugitif pour se dé-rober à la justice du roi.
•Ta ne saurais mieux finir celle longue digres-sion que par les propres parole» que le cardinal deRetz dit n quelques uns de scs plus intimes amis ,qui, en lui parlant de ses aventures passées, lui de-mandoient si en effet, en ce temps là, il avoitreçu quelques secours «le la cabale des jansénistes.
* Je me cannois, leur répondit-il, eu cabale: et«pour mon malheur, je ne m’en suis que trop« mcîé. J’avnis autrefois quelque habitude avec les
* gens dont voua parlez, et je voulus les sonder
* pour voir si je les pourrais mettre à quelque« usage ; mais, vous pouvez vous er. fier à ma pa-« rôle , je ne vis jamais de gens qui , par iurlina-
* tion et par incapacité, fussent plus éloignés de
* tout ce qui s’appelle cabale. * Ce même cardi-nal leur avoua aussi qu’il avoit auprès de lui, pen-dant sa disgrâce, deux théologiens réputés jansé-nistes, qui ne purent jamais souffrir que, dansl’extrême besoin où il étoit, il prît de l’argent queles Espagnols lui faisoient offrir, et qu’il se vit parlàobligé à en emprunter do sesamis. Quelques unsde ceux à qui il tint ce discours vivent encore, etils sont dans une telle réputation de probité, que•je suis bien sûr qu’on ne récuserait pus leur té-moignage.
Mais pour reprendre le fil de notre narration ,Je miracle de la sainte-épine ne fut pas la seulemortification qu’eurent alors les jésuites : car cefut dans ce temps-là même que parurent les fa-meuses Lettres provinciales 10î , c’est-à-dire l’ou-vrage qui a le plus contribué à les décrier. M. Pas-cal , auteur de ens Lettres , avoit fai l les trois pre-mières pendant qu’on exatuinoit eu Sorbonne lalettre de M. Arnanld i' u . IJ y avoit expliqué lesquestions sur la grâce avec tant d’art et de netteté,qu’il les avoit rendues non seulement intelligi-bles, mais agréables à tout le monde. BT. Arnauldy étoit pleinement justifié de l’errent dont onl’accusort, et les ennemis même de Port-Rovalavouoient que jamais ouvrage n’avoit été composéavec plus d’esprit et de justesse. M. Pascal se crutdonc obligé d’employer ce même esprit à com-
battre un des plus grands abus qui sc soit jamaisglissé dans l’Eglise , c’est à savoir la morale relâ-chée de quantité de casuiste», et dont les jésuitesfaiaoient le plus grand nombre , qui, sous pré-texte d’éclaircir les cas de conscience, avoientavancé dans leur» livres une multitude infinie demaximes abominables, qui tendoient à ruinertoute la morale de Jésus-Christ 1as .
On avoit déjà fait plusieurs écrits contre cesmaximes , et l'université avoit présenté plusieursrequêtes au parlement, pour intéresser la puis-sance séculière à réprimer l’audace de ces nou-veaux docteurs. Cela n’avoit pas néanmoins pro-duit un fort grand effet : car ces écrits, quoiquetrès solides , étant fort secs, n’avoient été lu." quepar très peu de personnes. On les avoit regardéscomme des traités de scolastique, dont il falloil lais-ser la connaissance aux théologiens^*- et les jé-suites , par leur crédit, avoient empêché toutesles requêtes d’étre répondues. Mais M. Pascal ve-nant à traiter cette matière avec sa vivacité mer-veilleuse, cct heureux agrément que Pieu lui avoitdonné fil un éclat prodigieux, et rendît bientôtces misérables rasuistes l’horreur et la risée de tousles honnêtes gens.
On peut juger de la consternation où ceslcttresjetèrent les jésuites, par l’aveu sincère qu’ils enfont eux-mêmes : ils confessent, dans une de leursréponses , que le» exils, les emprisonnements , ettous les plus affreux supplices . n’approchent pointde la douleur qu’ils eurent de se voir moqués etabandonnés de tout le monde; en quoi ils fontconnoître toutenscmble, et combien ils craignentd’être méprisé* des hommes, et combien ils sont at-tachés à soutenir leurs méchants auteurs. En effet,
[ pour regagner cette estime du'public, à laquelleils sont si sensibles, ils rt’uroieul qu’à désavouer debonne foi ces mêmes auteurs, et à remercier l’au-teur des Lettres de l'ignominie salutaire qu’illeuravoit procurée. Bien loin de cela . il n’y a pointd’inveclives à quoi ils ne s’emportassent contre sapersonne, quoiqu’elle leur fût alors entièrementinconnue. Le P. Annal «lisoit que, pour touteréponse à ses quinze premières lettres , il n’y avoitqu’à lui dire quinze fois qu’il étoit un janséniste 1 °*;et l'un sait ce que veut dire un janséniste au langagedes jésuites. Us voulurent même l’accuser de mau-vaise foi dans la citation des passages de leurs ea-suistes;mais il les réduisit au silence par se» ré-ponse». D'ailleurs , il n’y avoit qu’à lire leurs li-vres pour être convaincu de son exacte fidélité -,et, malheureusement pour eux, beaucoup degens eurent alors la curiosité de les lire : jusquelà que, pour satisfaire l’empressement du public,il sc fit une nouvelle édition de. la théologie mo-rale d’Escnbar, laquelle est comme le précis detontes les abominations des casuistes ; et celle édi-tion fut débitée avec une rapidité étonnante.
Dans ce temps-là même il arriva une chose quiacheva de mettre la vérité dans tout son jour. Undes principaux curés de Rouen , qui avoit lu lesPetites Lettres, fit, en présence de son arche-vêque, eu un synode de plus de huit cents curés,un discours fort pathétique sur la corruption quis’étoit depuis peu introduite daDS la morale. Quoi-