DE PORT-ROYAL. 491
■pour remettre entre leurs mains* la conduite dePort-Royal. La principale d’entre elles étoit unemère Eugénie 11 *®, qui, étant une des plus an-ciennes de son ordre, avoit été témoin de l’étroiteliaison qu’il y avoit eue entre la mère Angélique etla mère de Clianlal. Mais les jésuites, à la direction«le qui cette mère Eugénie s’étoil depuis aban-donnée, avoient pris grand soin d'effaccr de sonesprit toutes ces idées, et lui avoient inspiré, et àtout son couvent, qui étoit celui de la rue Saint-Antoine , autant d’éloignemcnL pour Port-Royalque leur saint fondateur et leur bienheureusemère avoient eu d’estime pour cette maison. Lesreligieuses de Port-Royal ne les virent pas plus tôt,qu’elles se crurent obligées de recommencer leursprotestations, représentant que c’étoit à elles à senommer des supérieures , et que ces religieuses ,étant étrangères et d'un autre institut que le leur,n'etaienl point capables de les gouverner. MaisM. l’archevêque se moqua encore de leurs protes-tations; ensuite il lit la visite des cloîtres et desjardins, accompagné du chevalier du guet, et detous les autres officiers de justice qu’il avoit ame-nés. Comme il étoit sur le point de sortir , les re-ligieuses se jetèrent de nouveau à ses pieds pourle conjurer do permettre au moins qu’elles cher-chassent dans la participation des sacrements laseule consolation qu’elles pouvoient trouver sur laterre; mais il leur fit réponse qu’avant toutes chosesil falloil signer, leur donnant à entendre que,jusqu’à ce qu’elles l’eussent fait, elles étoientexcommuniées. Cependant, comme si Dieu l’eûtvoulu démentir par sa propre bouche, en les quit-tant il sc recommanda avec instance à leursprières.
Quoique les religieuses ne fussent guère en étatd’espérer aucune justice de la part des hommes,elles se crurent néanmoins obligées, pour leurpropre justification, et pour empêcher, autantqu elles pourroient, la ruine de leur monastère ,d’appeler comme d’abus de toute la procédure deleur archevêque. A la vérité, il n’y en eut jamais demoins régulière ni de plus insoutenable : il inter-disait les sacrements à des filles dont il reconnois-soit lui-même que la foi et les mœurs étoienttrès pures; il leur enlevoit leur abbrsse et leursprincipale» mères, introduiaoit dans leur maisondes religieuses étrangères; sans parler du scandaleque causoit celte troupe d’ateliers et d’officiers sé-culiers dont il se faisoit accompagner, comme s’ilse fût agi de détruire quelque maison diffamée parles plus grands désordres et par les plus énormesexcès ; tout cela sans aucun exameD juridique ,sans plainte et sans réquisition de son ofiieial, etsans avoir prononcé aucune sentence ; et le crimepour lequel il les traitoit si durement étoit den’avoir pas la créance humaine que des proposi-tions étoient dans un livre qu’elles n’avoient pointlu et qu’elles n’étoient point capables de lire , etqu’il n’avoit vraisemblablement jamais lu lui-même. Elles dressèrent donc, dès le lendemain dol'enlèvement de leurs mères, un procès verbalfon exact de tout ce qui s’étoit passé dans celtoaction ; clics en avoient déjà dressé un autre de lavisite où M- l’archevêque leur avait interdît les sa-
crements. Elles signèrent ensuite une procurationpour obtenir en leur nom un relief d’appel commed'abus. Elles 1‘obtinrent eu effet, et le firent si-gnifier à M- l’arcbevêque , gui fut assigné à com-paroir au Parlement. Il ne fut pas difficile à ceprélat, comme on peut penser, d’évoquer toutecette affaire au conseil, où il les fit assigner elles-rnêcues. Mais comment nuroient-elles pu se dé-fendre? Il y avoit des ordres 1 res sévères pourleur interdire foule communication avec les per-sonnes du dehors, et ou mit même à la Bastilleun très honnête homme qui, depuis plusieursannées , prenoit soin , par pure charité, de leursaffaires temporelles. Ainsi il ne leur restoif d’autreparti que celui Oc souffrir et de prier Dieu. Il ar-riva néanmoins que, sans leur participation, quel-ques copies de leurs procès verbaux tombèrententre les mains de quelques personnes, et bientôtfurent rendues publiques. Ce fut une très sensiblemortification pour M. l'archevêque : en effet, rienne pouvoil lui être plus désagréable que de voirainsi révéler tout ce qui s’étoit passé en ces occa-sions. Comme 51 n'y eut jamais d’homme moinsmaître de lui quand il étoit une fois en colère , etque d’ailleurs il n’avoit pas cru devoir être beau-coup sur ses gardes en traitant avec de pauvres re-ligieuses qui étoient à sa merci, et qu’il pouvoitpour ainsi dire écraser d’un seul mot, il lui étoitéchappé, dans ces deux visites , beaucoup de pa-roles très basses et très peu convenables à la di-gnité d’un archevêque, et même très puériles,dont il ne s’étoil pas souvenu une heure après;tellement qu’il fut fort surpris et en même tempsfort honteux de se voir, dans ces procès verbaux,jouant pour ainsi dire le personnage d’une petitefemmelette , pendant que les religieuses, toujoursmaîtresses d’elles-même-., lui parloient avec uneforce et une dignité tout édifiante. Il fit partoutdes plaintes amères contre ces deux actes, qu'iltraitoit de libelles pleins de mensonges , et enparla au roi avec un ressentiment qui fit contreces filles, dans l’esprit de sa majesté, mie pro-fonde impression qui n’est pas encore effacée. Ilse flatta néanmoins qu’elles n’auroient jamais lahardiesse de lui soutenir en lace les faits avancésdans ces pièces , et il ne douta pas qu'il ne leur enfît faire une rétractation authentique. Il les fit ve-nir à la grille, et leur tint tous les discours qu’iljugea les plus capables de les effrayer. Mais, pourtoute réponse , elles se jetèrent toutes à ses pieds,et, avec une fermeté accompagnée d’une bu militéprofonde , lui dirent qu’il ne leur èloit pas possiblede reco nnoître pour fausses des choses qu’ellesavoient vues de leurs yeux et entendues de leursoreilles. Cette réponse si peu attendue lui causaune telle émotion , qu’il lui prit un saignement denez, ou plutôt une espèce d’hémorragie sj grande,qu’en très peu de temps il remplit de sang jusqu’àtrois serviettes qu’on lui pasça l’une sur l’autre.Les religieuses , de leur côté , étoient plus mortesque vives; et même il y en eut une, nomméesœur Jeanne de la Croix , qui mourut presque su-bitement de l’agitation que cette affaire lui avaitcausée. Elles ne furent Ras long-temps sans rece-voir de nouvelles marques du ressentiment de