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Oeuvres complètes de J. Racine / revues avec soin sur toutes les éditions de ce poète, avec des notes extraites des meilleurs commentateurs par P. R. Auguis
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LE BANQUET

doit que i’on servît. Agathon s’écria en me voyant :

« O Arisloilème , soyez le bienvenu si vous ve-

• nez pour souper! Que si c’est pour affaires, je«vous prie, remettons les affaires à un autre« Jour. Je vous cherchai hier partout pour vous« prier d’être des nôtres. Mais que fait Socrate ? •

« Alors je me retournai , croyant certainementque Socrate me suivoit. Je fus bien surpris de nevoir personne. Je dis que j’élois venu avec lui , etqu’il m’avoit même invité.

« Vous avez bieu fait de venir, reprit Agathon;

■ mais où est-il ? >

«Il mareboit sur mes pas, lui répondis-je; et« je ne conçois point ce qu’il peut être devenu. »

• Petit garçon, dit Agathon, courez vite voir« où est Socrate; dites-lui que nous l'attendons.« Et vous, Aristodème, placez-vous à côté d’E-

* ryxîinaque, «

« Un esclave eut ordre de me laver les pieds ;et cependant celui qui étoit sorti revint annoncerqu’il avoit trouvé Socrate sur la porte de la maisonvoisine, mais qu’il n’avoit point voulu venir,quelque chose qu’on lui eût pu dire.

« Vous me dites là une chose étrange , dit Aga-

* thon. Retournez , et ne le quittez point qu’il ne« soit entré. ■

« Non, non, dis-je alors, ne le détournez point :i il lui arrive assez souvent de s’arrêter ainsi, en« quelque endroit qu’il se trouve. Vous Je verrez

* bientôt. si je ne me trompe : il n’y a qu’à le lais•« ser faire, »

« Puisque c’est là votre avis , dit Agalhon , je

• m’y rends. Et vous , mes enfants , apportez-nous« donc à manger; donnez-nous ce que vous avez;« on vous abandonne l’ordonnance du repas, c'est

* un soin que je n’ai jamais pris : ne regardez ici

• votre maître que comme s’il étoit du nombre« des conviés. Faites tout de votre mieux ; et tirez-« vous-en à votre honneur, i

« ün servir. Nous commençâmes à souper, etSocrate ne venoit point. Agalhou perdoit pa-tience, et vouloit à tout moment qu’on l’appelât;mais j’empècliois toujours qu’ou ne le fît. Enfin,il entra comme on avoit à moitié soupé. Agalhon,qui étoit seul sur un lit an bout de la table, le priade se mettre auprès de lui.

« Venez , dit-il. Socrate , venez , que je m’ap-« proche de vous le plus que je pou irai, pour tâ-

* cher d’avoir ma pari de* sages pensées que vous« venez de trouver ici ptèa : car je m'assure que

■ vous avez trouvé, ce que vous cherchiez : autre-

• ment vous y seriez encore. •

« Quand Socrate se fut assis : « Plût à Dieu, dit-«il, que la sagesse, bel Agathon, fût quelque« chose qui se pût verser d’un esprit dans un au-

■ tre, comme l’eau se verse d’un vaisseau plein« dans un vaisseau vide! Ce seroit à moi de m’es-« timer heureux d'être auprès de vous , dans l’es-

• pérance que je pourrais me remplir de l’excel-« lente sagesse dont vous êtes plein : car pour la« mienne , n’est une espèce de sagesse bien obs-« eure et bien douteuse ; ce n’est qu’un songe :«la vôtre, au contraire, est une sagesse magni-« fique, et qui brille aux yeux de tout le monde ;« témoin la gloire que vous avez acquise à votre

« âge, et les applaudissements de plus de trente« mille Grecs, qui ont été depuis peu les admira-« leurs de votre sagesse. »

« Vous êtes toujours moqueur , reprit Agathon,« et vous n’épargnez point vos meilleurs amis.

* Nous examinerons tantôt quelle est la meilleure

* de Totre sagesse ou de la mienne; et Racehus

* sera notre juge : présentement ne songez qu’à

* souper. »

« Pendant que Socrate soupoit, 1rs autres con-viés achevèrent démanger. On en vint aux liba-tions ordinaires , on chanta une hymne en l’hon-neur du dieu Rarchus; et après toutes ces petitescérémonies, on parla de boire. PausaDias prit laparole :

« Voyons, nous dit-il , comment nous trouve*« rons le secret de nous réjouir. Pour moi, je dé-« clare que je suis encore incommodé de la dé-« bauche d’hier : je voudrais bien qu’on ru’épar-« gnât aujourd’hui. Je ne doute pas que plusieurs

* de la compagnie , surtout ceux qui étoionl du« festin d'hier, ne demandentgrâce aussi bien que« moi. Voyons de quelle manière nous passerons

* gaiement la nuit. »

« Vous me failes plaisir, dit Aristophane, de« vouloir que nous nous ménagions : car je suis« un de ceux qui sc sont le moins épargnés la nuit« passée. ■

« Que je vous aime de eette humeur! dit le nté-« decin Eryximaque. Il reste à savoir dans quelle

* intention se trouve Agathon. •

«Tant mieux pour moi, dit Agathon, si vous« autres braves vous êtes rendus ; tant mieux pour« Phèdre et pour les autres petits buveurs, qui ne« sont pas plus vaillants q ue nous. Je ne parle pas« de Socrate , il est toujours prêt à faire ce qu’on

* veut. »

«Mais, reprit Eryximaque , puisque vous êtes« d’avis de ne point pousser la débauche, j’en sc-«rai moins importun si je vous remontre le dan-«ger qu’il y a de s’enivrer. C’est un dogme con-stant dans la médecine, que rien u’csl plus« pernicieux à l’homme que l’exccs du vin ; je l’é-« viterai toujours tant que je pourrai, et jamais« je ne le conseillerai aux autres, surtout quand« ils se sentiront encore la tête pesante du jour de

* devant. »

* Vous savez, lui dit Phèdre en l’interrompant,

« que je suis volontiers de votre avis, surtout quand« vous parlez médecine , mais vous voyez heureu-«sèment que tout le monde est raisonnable nu-« jourd’hui. «

« Il n’y eut personne qui ne fût de ce sentiment.On résolut de no point s’incommoder, et de neboire que pour son plaisir.

• Puisque ainsi est. dit Eryximaque, qu’on ne■ forcera personne , et que nous boirons à notre« soif, je suis davis , première ment , que l’on rao •«voie cette joueuse de flûte: qu’elle s’en aille«jouer là - dehors tant qu’elle voudra, si elle« n'aime mieux entrer où sont les dames, et leur« donner cet amusement. Quant à nous, si vous«m’eu croyez, nous lierons ensemble quelque« agréable conversation. Je vous en proposerai« même la matière , si vous le voulez. »