DE LA POÉTIQUE D’ARISTOTE. 561
comme Euripide fait que Médée tue ses enfants»qu’elle connoîl pourses enfants, ou on peut faireen sorte que ceux qui commettent une action decelle nature la commettent» à la vérité, maissans savoir ce qu’ils font, et qu’ils reconnoissentensuite la personne contre qui ils l’ont commise :par exemple, Œdipe dans Sophocle. Il est vraique, dans celle tragédie, l’action s’est l'aile horsde la tragédie, c’est-à-dire long-temps avant lare-connoissance : mais, dans la tragédie même.Alcméon, chez le poète Astydainas, lue sa mèreavant que de la connoîtve; et Télégonus Liesseson père avant que de le connoîlre , dans la Ira»gedie d’Ulysse blessé. Il y a encore une troisièmemanière, qui est de faire que celui qui va com-metlrc quelque action horrible par ignorance, rc-connoisse , avant l’action même , l’horrc.ur de sonaction. El il n’y a que ces trois manières; car ilfaut de nécessité, ou que l’action s’achève , ouqu’elle ne s’achève point ; et que ceux qui agis-sent , ou counoissent ou ignorent ce qu’ils veulentfaire.
La plus mauvaise de ecs trois manières, c’estlorsqu’un homme veut faire une action horribleavec connoissanee de cause , et qu’il ne l’achèvepourtant pas : car il n’y a rien en cela que descélérat, et il n’y a point de tragique, n’y ayantpoint de sang répandu. Aussi il arrive peu qu’onreprésente rien de cette nature. On en peut voirun exemple dans l’Antigone, où Hémon veut tuerson père Créon , et ne le tue point. La secondede ces trois manières, et qui est meilleure quel’autre dont je viens de parler, c’est lorsqu’unhomme agit avec connoissanee, et qu’il achèvel’action ; mais le meilleur de bien loin , c’estlorsqu’un homme commet quelque action horriblesans savoir ce qu’il fait, et qu’après l’action ilvient à rerormoitre ce qu’il a fait r car il n’y arien là de méchant et de scélérat, et celte rcuon-noissaoce a quelque chose de terrible et qui faitfrémir.
Cette dernière manière est infiniment la meil-leure. En voici des exemples : dans le Cresphonte,Mérope , mère de Cresphonte , le veut faire mou-rir , et ne le tue poin t, parcequ’elle le reconnoîtpour son fils. Dans Iphigénie , la sœur reconnoîtson frère, cl ne le tue point; et dans Ilellé, Jefils reconnoît sa mère au moment qu’il l’alloitlivrer.
C’est pour cela que l’on a souvent dît que lestragédies ne mettent sur la scène qu’un petit nom-bre de familles : car les poètes qui cherchaient àtraiter des actions de celte nature en sont rede-vables à la fortune, et non pas à leur invention.Ainsi ils sont contraints de revenir à ces mêmesfamilles où ces sortes d’évènements se sont passés.Voilà tout ce qu’on peut dire de la constitution del’action et de la fable, et de la nature dont lesfables doivent être.
Venons maintenant aux moeurs. Il y a quatrechoses qu’il faut y chercher : i° qu’elles soientbonnes. Un personnage a des mœurs lorsqu’onpeut reconnoîlre, ou par ses actions ou par sesdiscours, l’inclination eL l’habitude qu’il a auvice ou à la vertu. Ses moeurs seront mauvaises
si son inclination est mauvaise, et elles serontbonnes si cette inclination est bonne. Les mœurs,ou le caractère, sc rencontrent en toutes sortesde conditions : car une femme peut êlre bonne,un esclave peut i’être aussi, quoique d’ordinairela femme soit d’une moindre bonté que l'homme,et que l’esclave soit presque absolument mauvais.La seconde qualité que doivent avoir les mœurs,c’est d’être convenables : car la valeur tient rangparmi les mœurs, mais elle ne convient pas auxmœurs du no femme, qui naturellement n’est pointbrave et intrépide. Troisièmement , elles doiventêtre semblables (c’est-à-dire que les personnagesqu’on imite doivent avoir au théâtre les mêmesmœurs que l’on sait qu’ils avoienl durant leurvie) ; et cette qualité de semblables est différentedes deux premières, qui sont d’être bonnes etconvenables. En quatrième lieu, il faut qu’ellessoient uniformes : car, quoique le personnagequ’on représente paroisse quelquefois changer devolonté et de discours, il faut néanmoins qu’ilsoit toujours le même dans le fond, que tout parled’un même principe, et qu’il soit inégalementégal et uniforme.
On peut apporter pour exemptes de mauvaisesmœurs qui le sont sans nécessité, le Ménélas del’Oreste ; de mœurs messéantes, et qui ne con-viennent pas au personnage , les lamentationsd’Ulysse dans la Scylla , et les discours philoso-phiques de Ménalippe; et de mœurs inégales etqui se démentent, l’Jphigénie en Àulide : car,Iphigénie timide, et qui a peur de mourir, neressemble en rien à l’Iphigénie qui s’olfre géné-reusement à la mort , et qui veut mourir malgrétout le monde.
Or, il faut toujours chercher dans les mœurs ,aussi bien que dans la constitution delà fable,ou le nécessaire , ou le vraisemblable : c’est-à-direqu’il faut que celui qui parle ou qui agit fasse etdise tout nécessairement ou vraisemblablement;qu’une chose n’arrive point après l’autre que parnécessité, ou pareequ’il est vraisemblable qu’ellearrive ainsi,
IL est donc manifeste que le dénouement de lafable doit être tiré de la fable même, et nonpoint du secours d’une machine, comme dansMédée et dans rembarquement des Grecs aprèsla prise de Troie. Le secours d'une machine nepeut être bon que pour les choses qui sont horsde la fable , ou qui se sont passées devant la fable(comme sont les choses qu’il est impossible quel'homme sache sans le secours des dieux), oupour les choses qui doivent arriver après la fable,et qu’on ne peut savoir que par révélation ou parprophétie : car nous accordons aux dieux la con-noissance de toutes choses. Il ne faut pas non plusqu’il y ait rien d’absurde et de peu vraisemblabledans l’action ; cela ne se souffre que dans les cho-ses qui sont hors de la tragédie : ce qu’on peutvoir dans l’OEdipe de Sophocle *.
La tragédie étant une imitation des mœurs etdes personnes les plus excellentes, il faut que nousfassions cotume les bons peintres, qui, en gardantla ressemblance dans leurs portraits, peignent enbeau ceux qu’ils font ressembler. Ainsi le poète,
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