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DISCOURS
désordre? quelle irrégularité? Nul goût, nulleconnoissanee des véritable» beautés du théâtre. Lesauteurs aussi ignorants que les spectateurs : la plu-part des sujets extravagants et dénués de vraisem-blance, point de mœurs, point de caractères;la diction encore plus vicieuse quel’action, et dontles pointes et de misérables jeux de mots faisoientle principal ornement; en un mot, toutes les rè-gles de Part, celles même de l'honnêteté et de labienséance partout violées.
Dans cette enfance, ou , pour mieux dire . dansce chaos du poème dramatique parmi nous, votreillustre frère , après avoir quelque temps cherchéle lion chemin et lutté , si j’ose ainsi dire, contrele mauvais goût de son siècle , enlin, inspiré d’ungénie extraordinaire et aidé de la lecture des an-ciens, fit voir sur la scène b raison, mais la raisonaccompagnée de toute la pompe, de tous les ornements dont notre langue est capable , accordaheureusement Je vraisemblable et le merveilleux,et laissa Lien loin derrière lui tout ce qu’il avoit de.rivaux, dont la plupart, désespérant de l’atteindre,et n’osant plus entreprendre de lui disputer le prix,se bornèrent à combattre la voix publique déclaréepour lui, et essayèrent en vain, par leurs discourset par leurs frivoles critiques, de rabaisser uu mé-rite qu’ils ne pouvoient égaler.
La scène retentît encore rie» acclamationsqu’excitèrent à leur naissance le Cid, Horace ,Cinna , Pompée, tous ces chefs-d’œuvre représentésdepuis sur tant de théâtres, traduits en tant delangues, et qui vivront à jamais dans la bouche deshommes. A dire le vrai, où trouvera-t-on un poêlequi ait possédé à la fois tant de grands talents, tantd’excellentes parties, l’art, la force , le jugement,l’espril? Quelle noblesse, quelle économie dans lessujets! Quelle véhémence damlespassions! Quellegravité dans les sentiments 1 Quelle dignité, et enmême temps quelle prodigieuse variété dans lescaractères! Combien de rois, de princes, de hérosde toutes nations nous a-t-il représentés , toujourstels qu’ils doivent être, toujours uniformes aveceux-mêmes, et jamais ne se ressemblant les unsaux autres! Parmi tout cela, une magnificenced’expression proportionnée aux maîtres du mondequ’il fait souvent parler, capable néanmoins des’abaisser quandiî veut, et de descendre jusqu’auxplus simples naïvetés du comique, où il est encoreinimitable. Enlin, ce qui lui est surtout particulier,une certaine force, une certaine élévation quisurprend, qui enlève et qui rend jusqu’à ses dé-fauts, si on lui en peut reprocher quelques uns,plus estimables que les vertus des autres : person-nage véritablement né pour la gloire de son pays:comparable, je ne dis pas à tout ce que l’ancienneRome a eu d’excellents tragiques, puisqu’elle con-fesse elle-même qu’en ee genre elle n’a pas étéfort heureuse , mais aux Eschyle , aux Sophocle ,aux Euripide, dont la fameuse Athènes ne s’honorepas moins que des Thèmistocle , des Périclés , desAlcibiade, qui vivoient en même temps qu’eux.
Oui. monsieur, que l’ignorance rabaisse tantqu’elle voudra l’éloquence et la poésie , et traiteles habiles écrivains de gens inutiles dans les état»,nous ne craindrons point de le dire à l’avantage
des lettres et de ce corps fameux dont vous faitesmaintenant partie, du moment que des espritssublimes , passant de bien loin les bornes commu-nes , se distinguent, s’immortalisent par des chefs-d’œuvre, comme ceux de il. votre frère , quelqueétrange inégalité que , durant leur vie , la fortunemette entre eux et les plus grands héros, aprèsleur mort cette différence cesse. La postérité, quise plaît, qui s’instruit dans les ouvrages qu’ils luiont laissés, ne fait point de difficulté de les égalerà tout cc qu’il y a de plus considérable parmi leshommes, fait marcher de pair l'excellent poète etle grand capitaine. Le même siècle qui se glorifieaujourd'hui d’avoir produit Auguste, ne se glorifieguère moins d'avoir produit Horace et Virgile.Ainsi, lorsque dans les âges suivants on parieraavec étonnement des victoires prodigieuses et detoutes le» grandes choses qui rendront notre sièclel'admiration de tous les siècles à venir, Corneille,n’en doutons point, Corneille tiendra sa place par-mi toutes ces merveille». La France se souviendraavec plaisir, que , sous le règne du plus grand deses rois, a fleuri le plus célèbre de ses poètes. Oncroira même ajouter quelque chose à la gloire denotre auguste monarque lorsqu’on dira qu’il a es-timé , qu’il a honoré de ses bienfaits cet excellentgénie ; que même , deux jours avant sa mort, etlorsqu’il ne lui restoit plus qu’un rayon de cori-noissance , il lui envoya encore des marques desa libéralité s , et qu’enlin les dernières paroles deCorneille ont été des remerciements pour Louis-le-Grand.
Voilà, monsieur, comme la postérité parlera devotre illustre frère; voilà une partie des excellentesqualités qui l’ont fait connoître à toute l’Europe.Il en avoit d’autres qui, bien que moins éclatantesaux yeux du public , ne sont peut-être pas moinsdignes de nos louanges, je veux dire, homme deprobité et de piété, bon père de famille, bon pa-rent, bon ami. Vous Je savez, vous qui avez tou-jours été uni avec lui d une amitié qu’aucun inté-rêt. non pas même aucune émulation pour lagloire, n’a pu altérer. Mais ce qui nous touche deplus près , c’est qu’il étoit encore un très bon acadéinicien ; il aimoit, il cullivoit nos exercices ; il yapportoit surtout cet esprit de douceur, d’égalité,de déférence même si nécessaire pour entretenirl’union dans les compagnies. L’a-t on jamais vu sepréférer à aucun de ses confrères? L’a-t-on jamaisvu vouloir tirer ici aucun avantage des applaudis-sements qu’il recevoit dans le public? Au contraire,après avoir paru en maître, et, pour ainsi dire,régné sur la scène, il venoit, disciple docile, cher-cher à s’instruire dans nos assemblées, iaissoit,pour me servir de ses propres termes , laissoiLseslauriers à la porte de l’académie, toujours prêt àsoumettre son opinion à l’avis d’autrui, et de toustant que nous sommes , le plus modeste à parler, àprononcer, je dis même sur des matière» de poésie-Vous auriez pu, bien mieux que moi, mon-sieur, lui rendre ici les justes honneurs qu’ilmérite, si vous n’eussiez peut-être appréhendé,avec raison, qu’en faisant l’éloge d’un frère avecqui vous avez d’ailleurs tant de conformité, il nesemblât que vous faisiez votre propre éloge. C’est