388
NAPOLÉON AU TRIBUNAL DE CÉSAR, ETC.
Je passe à Béry-au-Bac. i
La perte de Soissons dérangeait mon plan;eependant je me déterminai à continuer àmanœuvrer contre la gauche de l’ennemi,avec l’espérance de le couper de Laon , etde le rejeter dans l’angle formé par l’Aisne et l’Oise . Le 6 , je me portai en masse surBéry-au-Bac, où je passai l’Aisne , et poussaijusqu’à Corbeny.
J’avais ainsi réussi à gagner la gauche desennemis. Il fallait se hâter de se rabattresur eux, pour ne pas leur donner le tempsde changer de position. Je résolus de lesattaquer incontinent, quoique je ne fussepas encore joint par le corps de Marmontqui faisait mon arrière-garde.
Le 7, nous débouchâmes de Craonne con-tre la position que l’ennemi occupait enarrière de ce bourg, entre Ailles et Vasso-gnes. Je n’avais avec moi que 28 à so millehommes, Blücher en avait trois fois plus;mais il avait engagé la plus grande partiede ses corps dans un mouvement large etdécousu à la gauche de la Lette , dans l’in-tention de tourner ma droite. Il en résultaque nous n’eûmes affaire qu’aux corps rus-ses de Sacken et de Woronzof, que le ma-réchal prussien avait laissés entre l’Aisne etla Lette , pour servir de pivot au mouve-ment de son armée ; encore l’infanterie deSacken reçut-elle l’ordre de se retirer, et lacavalerie seule resta pour protéger la re-traite de Woronzof. Celui-ci, tenant le pointle plus resserré du plateau, aima mieuxcombattre dans un poste où nous ne pou-vions ni mettre nos forces en action, ni ma-nœuvrer, et nous attendit sous la protectiond’une artillerie formidable. Ce corps montrabeaucoup de ténacité dans la défense de laforte position qu’il occupait. Le combat futterrible : Woronzof, ayant ses flancs ap-
puyés des deux côtés à de profonds ravins,défendit vaillamment le plateau que nousne pouvions attaquer que de front. Il étaitsur le point d’être enfoncé, quand la cava-lerie de Sacken, lancée à propos par Was-siltschikof, rétablit les affaires. Ce ne futqu’en redoublant d’efforts, à l’exemple deNey, que nos soldats de 15 jours parvinrentà contraindre les Russes à se replier surChavignon, où ils furent rejoints par la gar-nison de Soissons . Nous les poursuivîmesjusqu’à Filain : la victoire était à nous; maisles pertes dont nous la payâmes nous la ren-dirent funeste. Les deux partis eurent depart et d’autre plus de 6 mille hommes horsde combat. C’était peu pour les alliés; c’é-tait beaucoup pour nous. Victor et Grouchy furent grièvement blessés.
Ultimatum de Châtillon rejeté.
Ce fut au milieu des sanglants et inutilestrophées de cette journée que je reçus lanouvelle de la mauvaise issue des négocia-tions de Châtillon.
Loin que mes succès eussent désuni lesalliés, ils avaient resserré leurs liens par untraité signé à Chaumont le i or mars. Ils s’yengageaient à ne point traiter séparément,à redoubler d’efforts pour pousser la guerre;ils créaient en commun, pour subvenir auxfrais de la guerre, un papier de circulationsous la garantie de l’Angleterre. Ainsi,l’Europe prodiguait non-seulement le fer,les soldats et l’or, mais encore toutes lesressources que procure le crédit pour acca-bler cette France qui ne leur opposait quemon génie, mon activité, et le dévouementhéroïque d’une poignée de braves. La na-tion, affaissée sous le poids de ses revers,restait au-dessous des efforts des ennemis,auxquels elle avait jadis montré l’exemplede l’énergie, du dévouement et du patrio-tisme.