CHAP. XXI. CAMPAGNE DE 1814.
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Paris . Les braves qui se couvrirent de gloirepour la défense de la capitale contre desforces décuples, épuisés de faim, ne trou-vèrent pas en la traversant tous les secoursqu’ils méritaient; et les boutiques, ferméesà leur passage, s’ouvrirent aux Pandours.Toutes les têtes avaient tourné. Bordeaux renchérit encore sur Paris , et les Anglais y furent accueillis en libérateurs. Lyon seulprit le deuil à l'aspect des Autrichiens.
Sage conduite de l’empereur de Russie à Paris .
J’aime à rendre à César ce qui appartientà César : je conviendrai que le séjour d’A-lexandre à Paris contrasta avec la manièredont je traitai Moscou et Sinolensk à mondépart ; sa conduite fut noble et généreuse;à la vérité, il était intéressé à gagner lesesprits, et la France a payé cher cette gé-nérosité. Toutefois, comme elle parlit decœur, elle n’en est pas moins digne d’élo-ges. Son entrée à Paris fut plutôt le pendantde l’entrée de Henri iv, que celle d’un vain-queur qui avait à venger l’explosion duKremlin et le ravage de son empire. Unefoule immense le saluait avec acclamationet se pressait sur son passage. On devinaitque, satisfait de ma chute, il ne s’enrichiraitpoint des dépouilles de l’Empire.
Intrigues de quelques factions pour amener madéchéance.
Mon règne n’avait pas laissé de champaux intrigues des femmes. À l’exception decelles des militaires que je comblais de fa-veurs, elles ne m’aimaient pas : les mèresme reprochaient la conscription, comme sielle était mon ouvrage ; les femmes galantesme reprochaient ma sévérité ; les douairiè-res du faubourg St-Germain me traitaientde soldat parvenu, et ne me pardonnaientpas d’éclipser tou les les illustrations. Ellesreçurent les alliés avec des acclamations,u
et en agitant leurs mouchoirs de toutes lescroisées situées sur le boulevard où défilaitle cortège. Des intrigants présentèrent cettecirconstance fortuite comme une manifes-tation de l’opinion publique. A les en croire,la France soupirait pour des princes que lagénération actuelle ne connaissait pas; ilsprétendirent que ces mouchoirs étaientl’oriflamme des Valois, le drapeau de Phi lippe-Auguste !! ! C’était un beau thème{tour les têtes poétiques de quelques dé-clamateurs, et pour les machinations desT.... D... F... de P... V... etc. Le club deces messieurs, dirigé par l’ex-évêque d’Au-tun, après avoir remué ciel et terre pourappeler les alliés de Francfort et de Chau mont à Paris , acquit facilement du créditauprès des souverains ; il leur persuada quela nation ne voulait plus de moi ; et certainde trouver de l’appui dans quelques vieillestêtes du sénat dont je n’avais pas toujoursété content, ils se hâtèrent de faire émettrepar cette autorité mutilée un vœu conformeà leurs desseins.
Le 2 avril, le sénat, que j’avais créé et ac-cablé de bienfaits, me déclara déchu del’empire, et institua un gouvernement pro-visoire. Il faut le dire néanmoins, cette ré-solution fut celle d’une minorité factieuse;car, sur 140 membres qui le composaient, 66seulement y prirent pari, et ce ne fut pasceux pour lesquels j’avais fait le moins. Iis étaient présidés par ce Talleyrand , dont lenom passera à la postérité comme celui duCarthaginois Hannon.
Je me décide à abdiquer l’empire.
La troupe qui m’entourait à Fontaine bleau , quoique peu nombreuse, était si dé-vouée et capable de tant d’héroïsme, quej’aurais pu tenter encore avec elle le sortdes armes : j’en eus un instant l’idée, parceque, dans l’impossibilité de vaincre, tout
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