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NAPOLÉON AU TRIBUNAL DE CÉSAR, ETC.
Wellington bat Soult à Toulouse .
Soult faisait fous les préparatifs pour dé-fendre cette ville, lorsque Wellington seprésenta pour l’attaquer six jours aprèsmon abdication. Un bruit confus des évé-nements de Paris ne suffisait pas pour em-pêcher de défendre une ville française,assaillie par des Anglais ; mais l’esprit departi, toujours prêt à dénaturer les événe-ments et à chercher des coupables, en afait un crime à ce maréchal. On lui a re-proché d’avoir imité le célèbre Guillaume d'Orange , qui livra la bataille de Mons après la paix signée, et par pure animositécontre Louis xiv . La comparaison n’est pasexacte; quand le prince d’Orange attaqua,il savait que la paix était signée; Soult neconnaissait que par des rapports vaguesl’entrée hostile des alliés à Paris ; il étaitencore en état de guerre et repoussait uneagression ennemie. Soult fut battu ; sagauche et son centre déjouèrent, il est vrai,toutes les attaques de l’ennemi sur Tou louse . La droite, appuyée au ruisseau del’Ers, fut débordée par Beresfort, à la têtedes divisions Cole et Clinton. Ce généralcheminait avec la première entre le ruisseauet nos redoutes, par un mouvement parallèleet pour le moins audacieux. Soult, quisuivait ce mouvement des yeux, lança laréserve, sous Taupin, en deux colonnes,pour enlever ces téméraires. Imitant monexemple à Rivoli , lorsque la colonne deLusignan se prolongeait sur mes derrières,il crie à ses soldats : Ces Anglais sont ànous, je vous les livre ; mais la fortunetrompa cruellement son attente, et tournacontre lui la manœuvre sur laquelle il fon-dait l’espoir de sa victoire. Taupin mène sestroupes à la charge par bataillon; il estfrappé à mort; sa troupe hésite : exposée àun feu meurtrier, elle éprouve des perlessanglantes sans faire aucun mal à l’ennemi;
enfin elle recule et se retire en désordre.Soult, frustré du résultat de cette attaquequ’il croyait infaillible, se hâta de quitterToulouse pour ne pas perdre sa ligne deretraite. Ce qui s’était passé dans la ca-pitale rendait, au reste, ces mouvementssuperflus, et cette bataille perdue par unde mes lieutenants me consola en quelquesorte de l’abdication à laquelle je m’étaisdécidé.
Soit par cette sorte de respect qu’inspireun vieux guerrier, soit pour faire paradede générosité, les alliés me laissèrent lechoix de ma retraite; j’indiquai l’ile d’Elbe,voisine de la Corse où je suis né, touchantà l'Italie , premier théâtre de ma gloire. Ilsme l’accordèrent avec un titre qui semblaitdésormais ne devoir plus leur porter om-brage. Ils me permirent enfin d’emmeneravec moi un petit nombre de ces vieux sol-dats, avec lesquels j’avais couru tant de ha-sards, de ces hommes que le malheur nedécourage pas. On ne se doutait guère qu’unan après, l’empereur de I’île d’Elbe, aveccette poignée de braves, ferait de nouveaula conquête de la France .
Je partis accompagné de commissairesdespuissances alliées. En traversant la France pour me rendre au lieu de mon exil, j’euslieu de me convaincre de la divergence del’opinion à mon égard. Autant on paraissaitme chérir et me regretter dans les environsde Paris et dans les provinces de l’Est, au-tant j’étais haï dans le Midi. On n’y eut pasmême pour moi le respect dû au malheur,et je fus plus d’une fois forcé de me met Iresous la protection de l’étranger pour défen-dre ma vie contre le peuple qui s’était enivrétant de fois de mes triomphes.
Je me suis comparé un an après allié-mistocle; je crois qu’on ne m’accusera pasde manquer de modestie, en me mettant enparallèle avec cet illustre Athénien.