CHAP. XXI. CAMPAGNE DE 1814 .
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Révolution à Milan ; évacuation (te ('Italie .
Je reçus en route une nouvelle à laquelleil était naturel de s’attendre ; le royaumed’Italie ne pouvait survivre à l’empire. Me-nacé par la défection de Murat et sa marchevers le Pô, par l’apparition des Anglais de-vant Gènes et de Bubna sur le Simplon , Eu-gène s’était maintenu néanmoins avec cou-rage. Une révolution fanatique excitée àMilan par quelques partisans de l’Autriche ,et plus encore la nouvelle de ma déchéance,le déterminèrent enfin à conclure un arran-gement pour l’évacuation de l’Italie par lapoignée de Français qui lui restaient.
Dans les commotions politiques, il esttoujours une classe d’hommes qui souffrent :ceux qui avaient eu la confiance de l'Autri che avant 1796 , et pendant la réaction de1799, n’avaient pas eu la mienne, et aspiraientà un changement qui leur rendrait leur in-fluence. Ils prétextèrent l’énormité des im-pôts pour soulever la populace de Milan contre le ministre des finances Prina, qu’ilsmassacrèrent indignement. Ce mouvementm’affligea. L’Italie me devait tout, et j’avaisconçu pour son avenir les projets les plusgénéreux; son ingratitude me révolta, bienque je n’eusse pas manqué d’occasions d’ap-prendre à connaître le cœur humain.
Quelque grande que fût ma chute, ellen’efface pas fous mes travaux. Je laisse auxconnaisseurs à juger la campagne de 1814;s'ils sont de bonne foi, ils la regarderont,avec celles de 1805 et iso 9 , comme les plusmémorables et les plus savantes des tempsmodernes. En laissant même à la politiquela part qu’elle eut aux manœuvres des alliés,et les occasions qu’elle me fournit de lesbattre, on ne disconviendra pas que mesmouvements peuvent être cités comme desmodelés d’activité, d’énergie et de coup-d’œilstratégique. Avec 70 mille hommes en eam-pagne, je tins tète à plus de -oo mi'le, et
fus le plus souvent victorieux. Le dévoue-ment de mes braves soldats dans ces mar-ches alternatives contre BliicheretSchwart-zenberg, où tous les jours il fallait faire iolieues, et tous les jours combattre contrede nouvelles masses de troupes fraîches,reposées et fières de leurs victoires ; ce dé-vouement, dis-je, n’est pas moins digne defixer l’attention. La génération actuelle aosé flétrir leurs lauriers, la postérité lesvengera; déjà elle a commencé pour eux,car leurs plus cruels ennemis n’osent plusséparer leur gloire de celle de la France .Mânes des braves de Montmirai!, de Champ-Aubert, de Montreau, reposez en paix !votre gloire est inaltérable ; vos exploits ex-citeront l’enthousiasme et le respect des siè-cles les plus reculés.
Je dois cependant le dire, la démoralisa-tion avait commencé dès Brienne à gagnermon quartier-général. Berthier et ses alen-tours n’en pouvaient plus de fatigues et dedégoût. Loin de souscrire sans murmureaux sacrifices que leur imposait leur rang,ils faisaient résonner dans mes anticham-bres à foute occasion les mots de paix et derepos ; comme si ces mots eussent été desaison quand la France était inondée d’en-nemis , et que nous devions à la nationl’exemple de l’enthousiasme et du dévoue-ment le plus absolu.
La conduite des maréchaux à Fontaine bleau ne fut pas le résultat d’un désespoirspontané, mais la conséquence naturelle deslamentations dont ils m’obsédaient depuisla bataille de Dresde . Je les avais mis, il estvrai, à de rudes épreuves depuis le fatal pas-sage du Niémen en 1812 ; mais depuis lors iln’avait pas été un moment en mon pouvoird’arrêter, comme on l’a prétendu, la mar-che des événements. L’empereur de Russie avait résolu de ne plus traiter avec moi, sansavoir des garanties qui eussent été pour moi