DU PRINCE SOLTYKOFF.
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années qui précédèrent sa mort, n’apprendront pas sans étonnement, ouplutôt sans douleur-, que cet homme, le plus savant de tous les horlogersqui se sont succédé en France , et probablement en Europe , depuis deuxcents ans, est mort dans la misère, dans le plus complet dénûment. Il étaitobligé pour vivre, pourquoi ne le dirions-nous pas? de demander en quel-que sorte l’aumône à ses amis, à ses confrères. Nous savons bien que Jan vier avait des défauts essentiels ; il était sans ordre, il ne connaissait pasle prix de l’argent, il le dépensait follement, sans se préoccuper de l’ave-nir, etc. ; mais ces défauts ne nuisaient qu’à lui-même et ne lui ôtaient pasune parcelle de son immense talent, et ce talent, qui était universellementreconnu, n’aurait-il pas dû, par exemple, lui ouvrir les portes de l’Académie des sciences , qui se sont ouvertes si souvent pour des hommes qui ne possé-daient aucune science positive ?
Un fauteuil académique, et il l’avait si bien mérité ! lui aurait du moinsassuré du pain pour ses vieux jours, et nous ne serions pas obligé de direaujourd’hui que, dans un pays comme le nôtre, en plein xix c siècle, Antide Janvier , l’ami, l’égal de Lalande, le rival de Ferdinand Berthoud , l’hommeenfin qui fut, sinon plus habile, du moins plus savant queBreguet, fut obligéde tendre la main.... après avoir travaillé pendant soixante ans pour la gloireet la prospérité de l’horlogerie nationale.
Hélas! il est bien vrai que pour devenir membre d’une des classes del’Institut, il ne suffit pas d’être doué d’un talent supérieur; il faut avanttout avoir une position dans le monde, quelque chose comme une maisonà la campagne, un beau salon à la ville, et surtout une grande salle àmanger.
Antide Janvier mourut le 23 septembre 1835, vers sept heures du matin ;il avait conservé ses facultés intellectuelles jusqu’à son dernier moment, et ilenvisagea ce moment suprême avec le calme, avec la fermeté d’un hommedigne de la haute intelligence qui l’avait rendu supérieur à la plupart desautres hommes de son temps.