Il
AYANT PROPOS.
tenté parfois, de prendre pour des fléaux de Dieu , leurs terribles cavaliers akindjis se ruant sur les peuples. Mais si l’onreporte ses regards sur les villes ottomanes, presque toujours endormies sous leur beau ciel, si l’on compte les mosquéesdont les minarets étincellent, si l’on songe à leurs prêtres , à leurs armées de moines, à leurs graves oulémas ; on se demandequel est ce peuple de saints, d’hommes soucieux, tranquilles, charitables entre eux , et d’une probité si rare dans leursaffaires individuelles.
Il faut pour se rendre compte d’un tel contraste se dire que le fanatisme est la plus terrible des armes humaines, et quele sentiment religieux empreint les sociétés de la couleur la plus honnête et la plus vigoureuse.
Le fanatisme, c’est-à-dire la haine profonde du nom chrétien et l’obéissance aveugle aux volontés du sultan, soutenu parles oulémas et les scheïks et ambitieux d’étendre à la fois le nom d’Osman et l’empire de Mahomet , l’établissement des Ja-nissaires , l’incorporation et la transformation les plus complètes des vaincus qui aient été jamais mises en pratique ; laconstitution vivace et savante de la féodalité turque; l’organisation antique et solide du régime municipal dans les paysconquis; voilà les quatre grands secrets de la fondation de l’Empire ottoman . Chez les Turcs, comme chez les Romains, laguerre a nourri la guerre; la paix a enfanté les luttes , les traités ont engendré les conquêtes; chez eux aussi les prémicesdu butin ont été pour les temples , chaque mosquée atteste une victoire.
Chez les Romains, la duplicité était souvent une loi d’État. Les Ottomans firent du fratricide leur principale loi dynasti-que, l’une des plus grandes de leurs lois conservatrices.
Il y a encore d’autres similitudes. Mais la civilisation accompagna les Romains ; la déchéance intellectuelle accompagnales Turcs : c’est du moins ce que dit l’Europe . Les uns laissèrent derrière eux des monuments, les autres laissèrent desruines. A Rome les affranchis devenaient citoyens ; les Turcs élèvent leurs esclaves aux dignités les plus hautes; ce sont desesclaves qui sont les héros de leur histoire.
Et cependant la famille d’Osman a régné. Toujours en minorité parmi les populations qu’ils ont soumises, les Turcs ontnon-seulement conquis, mais gardé. Quoique le cercle de leur influence ait été bien resserré , ils gardent encore leurs con-quêtes.
Contre un tel peuple qu’une seule volonté semblait animer, qu’une seule âme semblait vivifier, qui était hostile à tout ceque l’Europe appelle sa civilisation, tous les autres peuples devaient un jour se réunir. Chose extraordinaire, les Turcsn’eurent jamais à tenir tête à une coalition véritable et permanente. Mais dès que le génie de la conquête , le fanatisme etla soumission se furent retirés d’eux, chaque peuple vint à son tour se mesurer avec eux, tantôt seul, tantôt de concert avectel autre, infatigable, insatiable, impitoyable. Ces attaques affaiblirent les ailes du vautour ottoman , restreignirent son vol,mais il resta dévorant et audacieux, plein d’orgueil et d’ironie. On eût dit qu’il prévoyait la fin ou du moins la suspensionprochaine de tant d’attaques, qu’il se croyait nécessaire, qu’il se regardait, non pas comme invincible, mais comme im-mortel.
En effet, les Turcs durant leur période offensive contre l’Europe avaient eu le fanatisme de la victoire. Dès qu’ils purentreconnaître qu’il leur fallait, non plus attaquer, mais se défendre , ils eurent le fanatisme de la défaite. Un instant décou-ragés, ils se raffermirent, ils apprirent à supporter le malheur. Nul peuple ne l’a supporté comme eux. Ce sentiment derésignation ambitieuse qui se raidit contre les insuccès, se personnifia de nos temps, dans le dernier sultan Mahmoud quel’on peut appeler le grand. Mahmoud c’est le peuple ottoman ; le sultan, toujours vaincu, est toujours orgueilleux et fier; ilespère toujours vaincre; il a constamment les yeux sur l’avenir. On se multiplie pour l’attaque, il se multiplie pour la dé-fense; il n’y a pas de leçon à lui faire, de conseil à lui donner ; il n’emprunte rien à ses ennemis que leurs armes et leurdiscipline. Les concessions qu’on lui arrache par la force, il s’imagine les dicter lui-même.
Et en effet, ce qui se passe à présent est de nature à impressionner vivement l’esprit des Turcs et celui des Orientaux;ce qui se passe est bien propre à leur donner un haut sentiment de leur importance, de leur fatalité.
L’empire ottoman présente aujourd’hui un spectacle unique dans l’histoire , celui d’un empire contre lequel les nationsennemies se sont acharnées durant plusieurs siècles, et que tout à coup elles veulent retenir sur la pente de l’abîme. Terribleaux vaincus, il menace de l’être encore plus à ses vainqueurs ; au moment où ses ennemis vont en triompher, ils se mesu-rent, ils s’arrêtent ; l’avenir de leur triomphe les épouvante.
Là est toute cette grave question que l’on appelle question d’Orient ; nous n’avons pas à la traiter.
Mais aujourd’hui, tout le monde, comme au temps des croisades, parle de l’Orient et songe à l’Orient. La question de