AYANT-PROPOS
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l’existence de l’empire ottoman se dresse avec une menace perpétuelle au-devant de nos hommes d’état. Elle irrite lesesprits les moins ardents. On s’écrie de toutes parts que la puissance anti-chretienne, dont le siège est à Constantinople a fait son temps. Toutes les causes qui peuvent agir contre un empire, semblent agir contre la Turquie ; on se dispute déjàson héritage, comme si déjà elle avait cessé de vivre.
C’est en vain qu’on le nierait : la Turquie malgré le traité de la quadruple alliance est isolée, complètement isolée , etelle le sait ; elle ne s’abuse pas sur les intérêts qui lui font des alliés temporaires. Si elle s’abusait, c’est alors qu’on pourraitse disputer ses débris. Elle se rajeunit par des réformes, elle lutte, elle brave encore et cette dissolution qu’on lui prédisaitdéjà il y a cent cinquante ans, et cette Europe qui, effrayée durant quatre siècles , s’érige aujourd’hui en protectrice.
Essayer, dans de telles circonstances, de faire connaître l’empire ottoman tel qu’il a été et tel qu’il est, rappeler le passéde chacune de ses provinces, et montrer leur état actuel, c’est, sans aucun doute, une œuvre d’un haut intérêt.
Mais peu d’ouvrages présentent plus de difficultés.
ce Malgré le vif intérêt qu’inspire la Turquie , dit un des membres les plus distingués de notre Institut, elle est encore très-peu connue : les meilleures cartes qu’on en ait levées , autrichiennes, russes , françaises sont pleines d’erreurs incroyables,et plus faites pour égarer que pour conduire. Plusieurs rivières y sont prises pour des villes , quelquefois des villes pourdes montagnes; on y indique des centaines de villages qui n’existent pas, et l’on en a oublié des milliers qui existent.Dans l’ancienne Mœsie même et dans la Thrace , il y a des vallées beaucoup moins exploitées que certains territoiresaméricains à l’ouest des Alleghanys. »
Si la connaissance de l’empire ottoman est aussi superficielle sous le rapport géographique, il en est de même, pourla généralité, sous le rapport historique. Le nom de Turc est encore aujourd’hui synonyme de barbare; on paraît avoirtotalement oublié à l’égard des Turcs , qu’ils sont les héritiers de ces Arabes, auxquels l’Europe a emprunté jadis tout cequ’elle a voulu, en civilisation et en culture. On répète avec emphase qu’ils n’ont rien changé à leurs lois du désert. Onne se rappelle pas qu’il fut un temps où l’on regardait Constantinople et le Diwan comme la meilleure école pour la politique.
La haine bien naturelle qui a si horriblement mis aux prises pendant dix siècles l’Islamisme et le Christianisme a obs-curci le regard de presque tous les historiens européens quand ils se sont occupés des Turcs. 11 serait à désirer qu’onjugeât ce peuple stoïque d’une manière plus calme et plus désintéressée, maintenant que le rôle aggressif lui est défendu;maintenant que le malheur s’est appesanti sur son front humilié; maintenant qu’Allah , Dieu des Victoires, semble pourjamais l’avoir abandonné; maintenant surtout que sa chute menacerait si sérieusement l’équilibre européen. Le sort del’Italie doit servir de leçon à ceux qui s’intéressent à cet équilibre. Il importe que chacun, au moment où l’Europe peut s’embraser tout entière pour une question, puisse se rendre compte de ce qui a été, de ce qui est.
M. de Hammer a rendu à la civilisation et aux Ottomans eux-mêmes un immense service. Avec Mouradjea d’Ohsson,et sans esprit systématique , il a soulevé le voile qui nous dérobait l’empire. Son livre ne saurait être trop lu par ceux quiveulent avoir une opinion sur la 1 urquie ; ceux-là aussi doivent étudier avec soin l’Atlas qui accompagne ce travail pro-digieux. C est pour leur faciliter celte étude et pour propager ainsi les connaissances élémentaires sur un grand peuple,que le Commentaire suivant a été entrepris.
L’auteur de ce Commentaire n’a pas la folle prétention de suivre les traces de l’illustre historien. Il aspire seulementà populariser, sous sa protection, les principales données de l’histoire et de la géographie positive de l’Asie , de l’Europe et de 1 Afrique ottomanes. Résumer avec ceux qui ont étudié l’ouvrage de M. de llammer, les faits culminants de cette his-toire y joindre à ce résumé une histoire abrégée de l’Asie , de l’Europe et de l’Afrique musulmanes avant les Ottomans ,continuer jusqu'à nos jours l’esquisse des destinées de l’empire, le montrer tel qu'il est sous le rapport politique et géogra-phique , après l'avoir montré tel qu’il a été y tracer le tableau de chacune des provinces qui lui restent , et le tableau dechacune des provinces qu’il a possédées; subsidiairement enfin, analyser avec le lecteur, une série de caries soigneusementétudiées, et sans lesquelles on ne saurait espérer de comprendre la marche des événements passés, ou celle des événementsà venir , tel est le plan que l’on s’est proposé. On l’a exécuté en épargnant autant que possible le temps du lecteur. Il eûtfallu, pour être complet , d’énormes volumes; on n’a voulu faire qu’un Résumé.
Ce commentaire se divisera en plusieurs parties. Il comprendra :
1 0 L’histoire abrégée, géographique et politique de l’Islamisme jusqu’à l’apparition des Ottomans , c’est-à-dire l’histoireancienne des pays ottomans , et des dominations musulmanes qui, avant les Turcs, les ont gouvernés. Cette histoire sera