PREMIÈRE PARTIE.
L’isthme de Suez est le lien commun de l’ancien monde; c’estaussi le lien matériel des trois grandes religions de notre univershistorique. A cette langue de terre, qui unit l’Egypte , mystérieuseancêtre du paganisme occidental, au touchant pays de Palestine oùle christianisme prit naissance, vient aussi se rattacher le berceaude cette étonnante religion de Mahomet à laquelle les décrets pro-videntiels ont permis si longtemps des destinées si éclatantes.
L’Arabie forme entre la mer Rouge à l’occident, le golfe Per-sique à l’est, une vaste péninsule qui figure grossièrement un trian-gle fort irrégulier dont la base est baignée par les Ilots de l’Océan indien . Ce pays singulier est tout entier dans le Koran . H suffit,sans même avoir lu ce livre fameux, de jeter un coup-d’œil attentifsur la contrée qui l’a produit, pour en comprendre l’avenir.
Évidemment, ce qui sortira de cette terre d’Arabie , ne sera pointcomplet et éclatera sur le monde comme un météore longtempscomprimé dans les nuages, comme une lave longtemps retenue parla pesanteur des montagnes. L’éclat, un jour éblouissant, s’éteindrabientôt faute d’un foyer véritable. Grâce à une impétuosité irrésis-tible, cette lave arabique, renversera tout sur son passage; mais elles’inquiétera peu de laisser des rocs amoncelés là où s’élevaient de ri-ches moissons. Composée d’éléments, sans analogues, elle traverserasans s’y mêler les flots des mers ou des fleuves qu’elle rencontrera sursa route. Enfin, le développement sera énergique, mais il manquerade science : il séduira, mais toujours laissera l’homme sous le poidsd’une pensée mélancolique. Il contiendra dans ses flancs, la des-truction et la guerre. Tandis que le christianisme se montre pa-tient comme la divinité, qui a pour elle le temps et l’espace, la reli-gion née au troisième angle de l’isthme de Suez se montrera presséed’agir, comme l’humanité dont la vie a ses limites.
Que nos lecteurs veuillent bien se reporter au sixième siècle denotre ère.
On divise alors l’Arabie en trois régions. Celle que l’on nommeHedjaz ou Arabie Pétrée confine à la mer Rouge supérieure et s’é-tend sur une partie du centre. L’Arabie déserte ou le Nedjed oc-cupe à l’est, vers la Syrie et la Perse, la plus grande portion de lapéninsule. L’Arabie Heureuse, Yémen , comprend les hautes ré-gions rafraîchies par les brises de l’Océan indien . Seule, elle est unpeu arrosée et fertile; le reste du pays se compose soit d’immensesplaines sablonneuses dont le semoùn, ce terrible ravageur du désertest presque l’unique habitant, soit de roches fendues par l’ardeur
du soleil et revêtues çà et là d’une terre légère. En général, sur lescôtes sont d’excellentes alluvions maritimes.
Au sixième siècle, l’arabe a presque partout conservé les mœursde l’âge patriarcal. 11 vit en nomade, fixant sa tente là où lui ouses troupeaux auront le plus d’ombre et de verdure. Il est répartien tribus gouvernées d’une manière absolue, mais paternelle, parle plus âgé ou par le plus respecté.
Dans l’Yémen , les demeures sont fixes. Les fameux princes deSaba ou de Saana commandent. On a conservé les noms des rois del’Arabie depuis 2500. Alors cette vaste péninsule obéissait à Jectan,fils d’Héber, père des Hébreux. Ce fut à la mort de Jectan que seformèrent les deux royaumes d’Hedjaz et d’Yémen . Ce dernier re-connut quarante-six rois depuis Jarab jusqu’à Jusef qui vivait en480 après Jésus-Christ . Le Négusch d’Abyssinie détrôna son suc-cesseur Djuhadan en 529 et donna le pouvoir à un chrétien, Abra-hah-al-Aschram. Mais en 572, le roi des Perses, Chosroës , rétablitl’ancienne dynastie.
L’Hedjaz , qui commerce avec l’Égypte et peut-être avec l’Inde , adéjà au sixième siècle des villes célèbres, comme la Mecque et Jatreb.Ce pays eut quarante princes depuis Jorham jusqu’à Hashem chefdes Hashémites. On s’y gouverne aussi par l’empire des coutumes pri-mitives et l’autorité est entre les mains des tribus les plus antiques.Ainsi la tribu de Koreïsch descendant d’Ismaël, fils d’Agar et le pèredes Arabes , dirige les affaires de la Mecque qui est déjà la villesainte. Avec la célèbre foire d’Orkad, c’est VOlympie de l’Arabie .
D’ailleurs, un soleil ardent développe et fait fermenter dans lestêtes arabes, les passions les plus turbulentes. Il régne entre les tri-bus comme une guerre perpétuelle. Leurs traditions portent qu’ellesse sont livré jusqu’à seize cents batailles. Néanmoins les lois vrai-ment divines de l’hospitalité subsistent partout, dans toute leur vi-gueur. Mais à côté se font jour la haine vindicative, l’amour dupillage, l’esprit de sang et de combat, le rêve perpétuel de la vo-lupté sensuelle.
Enfin au sixième siècle, les croyances religieuses de l’Arabie représentent un chaos confus de toutes celles qui se partagent lemonde. Vers le golfe Persique , on rend un culte aux astres et aufeu : là, Zoroastrecompte beaucoup d’informes disciples; dans l’Yé men , les princes sont chrétiens, mais quels chrétiens! Les soli-taires imitateurs de saint Antoine ont encore converti quelques po-pulations vers les pays syriens . Les Juifs chassés par les persécutionset devenus à moitié idolâtres, sont répandus sur une foule de points.Le paganisme occidental a de même fourni son contingent. II n’est
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