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ATLAS
pas jusqu’au fétichisme qui ne soit en faveur; dans la Kaaba , templede la Mecque , on vient de tous les points de la péninsule s’inclinerdevant la pierre noire, et ce prétendu noyau de la terre est entouréd’une cour d’idoles. On peut croire aussi que les rêveries sublimesdes Indiens avaient pénétré dans l’Arabie.
Pour éclairer ce chaos, il n’est point de centre de lumières. Iln’y a nulle part de science véritable. Nulle part, le commerce n’ad’activité bien suivie.
2. -ÉTAT DU MONDE HISTORIQUE A I.’aPIHRITION DE MAHOMET.
Quant au reste du monde, la situation qu’il présente est vrai-ment provocante. L’empire de Bysance est en pleine dégénérescencesous Héraclius . L’empire des Perses n’est plus qu’une ombre del’ancien empire de Sassan, sous Hormisdas III ou sous Chosroës II ,successeurs de Chosroës le Grand. L’Eglise chrétienne, malgré l’as-cendant de Pélage II ou de saint Grégoire, son successeur, est enproie aux schismes et aux agitations. Le torrent des migrations n’apas cessé de rouler de l’Asie haute sur l’Occident , de la Scythie surl’Europe . Les Wisigoths d’Espagne devenus catholiques, montrentdéjà des signes de décadence sous Flavius Récarède. Les Francs mérovingiens sont déchirés par les fureurs des fils ou des petits-filsde Clotaire 1 er . Le monde n’appartient à personne. Les Lombardsd’Italie viennent de se convertir sous Agilulfe. Baïan est occupé àfonder l’empire des Avares, et les Bulgares n’ont pas encore secouéle joug de ces derniers.
Pour nous servir d’une comparaison triviale maisjuste, lemondeest dans la situation de ces serpents qui, vers la fin des hivers, dé-pouillent leur vieille parure d’écailles pour en revêtir une nouvelle.A cette époque solennelle de la mue, ces colosses languissent. Ilsoffrent à leurs ennemis une proie facile. C’est alors qu’il faut les at-taquer; autrement, revenus à la vie, ils deviendront la terreur de laterre. Ainsi du monde, il se transforme par le christianisme et parl’invasion barbare. Mais ni le christianisme ni l’invasion barbaren’ont complété leur œuvre. Il offre, en partie, une conquête facile.
Disons-le donc,-c’est faire injure à la puissance qui veille auxdestinées humaines, de croire que ce fut par un instinct purementhumain, qu’un descendant d’ismaël, fils d’Agar , saisit, dans lamétropole de l’Hedjaz , cet instant propice de transformation pourprécipiter l’Arabie sur le monde en langueur. Quelques annéesencore, et l’Arabie eût échoué dans sa tentative; car, par le chris-tianisme et par l’assimilation des races du Nord, l’ancien univershistorique eût recouvré toute la sève d’une jeunesse nouvelle, et lesvents du désert fussent venus se dissiper en fondant contre lui.
Quels furent les desseins de la Divinité en permettant l’élévationdu mahométisme? C’est ce qu’il serait imprudent de sonder!Cependant il suffit de parcourir l’histoire universelle depuis l’hé-gire, et quelques-uns de ces desseins seront évidents. La civilisationpersanne des Arabes de Bagdad , celle des Maures d’Espagne, lesrésultats des croisades, ceux de la prise de Constantinople en -1455,diront beaucoup de choses à ce sujet.
5. -VIE DE MAHOMET (a. J. 570-652) .
Telle était la situation générale quand des bruits sourds se répan-dirent en Arabie. Il était question d’un insensé qui prétendait avoirreçu de Dieu la mission de réformer le culte de ses ancêtres, etd’annoncer aux hommes la religion véritable. Ce scandale se don-nait dans la ville même où l’on conservait la pierre noire. Il sedonnait au sein même de la tribu Koreïsch. Quel était ce prétenduinsensé, ce prétendu prophète? Nous allons le faire connaître.
Mahomet ben Abdallah, surnommé Aboul Cassent, avait pris nais-sance à la Mecque en 570. Alors, dans toute la force de l’âge, ilréunissait l’ensemble des qualités qui peuvent assurer à un hommela prééminence sur ses semblables : un corps superbe, plein de
force et de beauté virile, une figure noble, et reflétant toutes lesinspirations d’une âme enthousiaste, un regard fascinateur, uneéloquence passionnée et irrésistible.
Né pauvre, puisque son oncle, Abou-Taleb, et aussi son tuteur,schériff de la Mecque , n’avait eu à administrer pour lui qu’un pa-trimoine composé de cinq chameaux et d’un esclave, celui qui de-vait régner sur une partie du monde fut d’abord obligé de servirles autres. La domesticité lui enseigna la patience.
Il mena longtemps la vie active des caravanes; il voyagea beau-coup, s’entretint longtemps avec la solitude. Il eut plus d’une foisl’occasion de méditer sur les récits des voyageurs, et de compareravec ces récits le caractère, les mœurs et l’histoire des différentestribus de la Péninsule.
De retour à la Mecque , une riche veuve qui l’avait chargé dusoin de ses intérêts, lui donna sa main et sa fortune; Mahomet ,éprouvé par la pauvreté, développé dans tout ce qu’il avait de plusbrillant et de plus réfléchi, par un vaste contact avec les hommeset avec les choses, prit alors à la Mecque le rang que lui assignaitl’illustration de sa race ; car il était de l’une des grandes famillesde la tribu de Koreïsch. Son ancêtre, Hacliem, le coupeur de pains,et son aïeul propre, Abd-el-Motalleb, avaient surtout mérité la re-connaissance publique, l’un en nourrissant sa ville pendant unefamine, l’autre en la sauvant d’un pressant danger.
Méditer, parut désormais le besoin essentiel de l’époux de Ka-didjali : c’était le nom de la riche veuve. Chaque année, durant unmois, une caverne du mont Hérat , près de la Mecque , le reçut soli-taire. Que ne pouvons-nous interroger ce témoin impassible ! Com-bien d’étranges scènes d’enthousiasme! que de calculs peut-être,et que d’intéressants monologues il nous retracerait ! Quelles sin-gulières lueurs sur les mystères de l’esprit humain il pourrait nousdévoiler!
Enfin, par une nuit terrible, la mit du décret divin, la nuit d’AI-kadar, dans cette caverne, l’ange Gabriel qui descendit du ciel pourinstruire le prophète de Dieu , apparut au solitaire méditateur. Ily eut entre eux une lutte violente. Trois fois l’ange souleva son ad-versaire par les cheveux, et trois fois le jeta contre terre pour lefortifier définitivement dans l’islam , c’est-à-dire la vraie foi, la foiqui sauve.
Mahomet, de retour à la Mecque , eut en effet la force de se dé-couvrir à sa femme Kadidjah et à son esclave Zéid; il les convertitainsi qu’un fougueux jeune homme, son cousin Ali. Ainsi, unefemme, un esclave et un enfant en quelque sorte furent les premiersdisciples du prophète. Il avait alors quarante ans.
Bientôt après, fortifié par de nouveaux rêves et de nouvelles ap-paritions, il convoqua sa famille par un grand festin ; et là, aprèsavoir dignement traité ses convives, il leur annonça qu’il avait reçudu ciel la mission de réformer le culte de ses ancêtres et celuidu monde. Ce fut un tumulte confus; les uns se moquèrent, lesautres quittèrent le banquet dans un étonnement singulier; mais,malgré toute son éloquence, Mahomet n’avait point convaincu.
Cependant il ne perdit pas courage. Il était signalé dans laMecque ; les tribus avaient les yeux sur lui: aux méditations suc-céda une vie de prédications et de persévérance. Des hommes con-sidérés dans la ville, Abu-Beker, Otlimann, d’autres encore aunombre de neuf, finirent par embrasser sa cause. Fort de leurassentiment et de la protection occulte du schériff son oncle, etpour répandre au loin son nom, il allait sur la route de la Mecquearrêter les caravanes et leur annoncer la parole de Dieu .
Cette vie dura quatorze ans, durant lequels il y eut des alternativesqui eussent accablé tout autre homme. Vaguement effrayée de l’as-cendantpeu à peu conquis par leprétendu prophète, sa tribu ne ces-sait de le persécuter. Elle élut pour schériff, à la mort d’Abou-Taleb, son mortel ennemi, Abou-Sophian, et le mit bientôt au ban