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CHAPITRE II. — PHASE STATIONNAIRE ET DÉCADENCE DE L’EMPIRE.
\ . — ÉTAT DE L’EMPIRE.
La Moldavie , la Servie, la Valachie , la Transylvanie , la Bosnie ,la Bulgarie , une partie de la "Hongrie , la Macédoine et l’Epire ,la Grèce , Rhodes , l'Archipel , l’Égypte , la côte septentrionale del’Afrique , sauf Maroc , l’Anatolie , la Syrie , la Mésopotamie , l’Ara bie , une partie de la Perse jusqu'au lac Wan, voilà de quoi secompose l’empire élevé par les dix premiers princes ottomans etlégué par Souleïman à Sélim II . Mais tout resplendissant qu'il est degloire et de conquêtes, cet empire contient déjà des germes decorruption et de déshonneur. De graves circonstances extérieures lemenacent.
Et d’abord, il a la haine des nations, car il est éminemment ag-gressif; il prend tout aux peuples conquis, et ne leur] laisse quel’oppression. La haine des nations ne lui laissera plus un jour derepos.
Les sultans s’entourent d’une sorte de majesté divine. Ils neparaissent plus dans les conseils. Le divan est livré aux intrigues.Les courtisans et non plus les guerriers, arrivent aux premièrescharges. L’influence du harem se fait sentir jusque dans les déci-sions militaires. Les femmes ont part au gouvernement, mais unepart occulte et illégitime. Les eunuques auront bientôt la leur. Lesemplois ne sont plus une récompense. On achète des gouverne-ments à un prix ûxe. Au lieu de créer de nouveaux fiefs, on affermeles biens de l’État à des juifs. L’usage des biens donnés à titre dewakfs, c’est-à-dire inaliénables, s’établit d’une autre part : doublecause de ruine.
Il n’y a plus de modération, ni de modestie dans le souverain ; ily en a moins encore dans les ministres. Le pouvoir dépend d’uncaprice, d’une circonstance : c’est à qui prodiguera ; jouir et briller,telle semble la devise des hauts fonctionnaires. Les vices les plushonteux remplacent l’ancienne simplicité.
C’est de touteela que Sélim II, fils de Souleïman, hérite en \ 566,en même temps qu’il hérite du trône paternel. Quelque temps en-core le prestige maintiendra l’empire ; mais chaque règne verracommencer de nouveaux abus et s’invétérer les anciens. Quand onentreprendra la réforme, elle ne sera plus possible.
2. - SÉLIM II , MEST OD L’iVROGNE (-1566).
Sokkoli continue à gouverner. C’est lui qui gouvernait durant lesdernières années de Souleïman. Une trêve est conclue avec Maximi-lien, successeur de Ferdinand I er , et suspend la guerre de Hongrie .L’Arabie se révolte et rentre dans le devoir; mais une nouvelledynastie, presqu’indépendante, s’élève dans lTémen. Sélim tenteensuite une gigantesque entreprise contre la Perse, en essayant,pour frayer un chemin à ses flottes, de réunir le Don au Volga .Il échoue; mais il enlève aux Vénitiens la riche possession de Chypre ,cet ancien royaume des Lusignan.
L’Espagne et l’Italie se réunissent alors, alarmées de ce progrès.Vingt-cinq vaisseaux et deux cent vingt galères rassemblés parVenise , le pape Pie V et Philippe II d’Espagne, se dirigent, sous laconduite de don Juan d’Autriche, fils naturel de Charles-Quint ,près du golfe deLépante. La flotte turque s'y rencontre. Bataille ter-rible qui prouve que les Turcs ne sont pas invincibles. Ils perdentà Lépante deux cents navires et six cents pièces de canon. Nousavons compté leurs victoires, nous compterons maintenant leursdéfaites.
Au lieu d’accabler Sélim en poussant leurs succès, les puissancesdésunies lui laissent le temps d’équiper une flotte de deux centcinquante galères. Kilidj-Ali la conduit. C’est un digne successeurde Kair-Eddin et de Torgouth ; il reparaît dans l’Archipel , ma-nœuvre de manière à gagner du lemps et à éviter un engagementgénéral. LesVénitiens, qui au fond préfèrent la Turquie à l’Espagne ,se détachent de la ligue et traitent avec Sélim. La paix est bientôtaprès signée avec l’Espagne , et Sélim meurt la même année \ 574,pour avoir trop bu de vin de cette île de Chypre qu’il avait con-quise.
Mourad III lui succède. Il débute par le meurtre de ses cinq frères;imprévoyante et épouvantable politique. La religion qui permet depareilles horreurs n’en est pas une.
Mourad défend ensuite l’usage du vin. Aussitôt les révoltes desjanissaires éclatent; il y en aura dix sous ce règne. Cette milicegouvernera désormais. Sous le fils de Souleïman, déjà elle incendieraConstantinople , pour marquer son mécontentement. Tout annoncela décadence. Néanmoins, Venise , Florence, l’empire germanique,la France , renouvellent leur alliance. Elizabeth, la grande reined’Angleterre, conclut en 1579, le premier traité des Anglais avecla Porte. C’est elle aussi qui ouvrit les premières relations de l’Angle-terre avec la Russie , sous Iwan IV, qu’elle appelait empereur pourle flatter.
La mort de Schah Tamasp, en 1576, fit recommencer la guerreavec la Perse. Un songe, disait Mourad, lui en promettait la con-quête. Cette guerre continua douze années, car il fallait occuper lesjanissaires. La Géorgie fut conquise et partagée entre quatre Beyler-Bey, en 1578. Les Russes se déclarent à la fin pour les Persans. Ilsattaquent les Turcs dans leur retraite, depuis les frontières de Persejusqu’à Kaffa, à travers les steppes du Kouban.
Ce sont là les premiers actes d’hostilité entre la Russie et la Porte.La rivalité devait éclater un jour : n’eût-ce pas été le voisinage etl’ambition, il y avait trop de sang mogol dans les veines des Russes ,pour que la haine ne les animât pas contre les Turcs . Ils avaientd’ailleurs été les alliés intimes de l’empire de Constantinople . Leurpolitique constante sera de restaurer cet empire à leur profit. Onpeut la suivre à travers les événements multipliés de l’histoire.
C’est pour opposer un ennemi aux Russes , que Mourad recom-mande aux électeurs de Pologne Sigismond de Suède, après lamort d’Etienne Bathori. Sigismond fut élu; mais Mourad et sondivan avaient mal calculé. La guerre de succession de Suède et dePologne éclata bientôt; elle affaiblit également la Suède et la Po logne . Elle livra la Pologne à la Russie , à la Prusse et à l’Autriche .La Pologne et la Turquie avaient de communs intérêts.
On en était là quand le siège d’Issek, par le gouverneur de Bos nie , ralluma la guerre avec la Hongrie . Elle est malheureuse pourles Ottomans ; les impériaux commencent à gagner du terrain. Lesprinces de Valachie , de Moldavie , de Transylvanie , commencentà secouer le joug. Ils s’allient avec l’Autriche . C’est en vain queMourad envoie à ses troupes l’étendard de Mahomet ; les Ottomans n’étaient plus ceux du temps de Sélim 1er. Mourad meurt de cha-grin. Ce sera souvent la fin des sultans. Le fratricide Mourad avaitencore agrandi l’empire; mais les sultanes, les eunuques, lesmufti, les janissaires avaient tour à tour dominé (1595).
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