LETTRE XVI,
Martigni s 6 Juillet 1S02.
Monsieur,
J’ai d'autant plus de plaisir à vous donner le détail de mon voyage, que c’est pour vous promenerpar une route nouvelle, au moins en partie. Voulant visiter le séjour de Salvan Sc Finhauts , noussortîmes de Martigni après déjeuner. Vous savez, Monsieur, qu’on prend le chemin qui ^conduitau pont de Trient , près d’une verrerie détruite, à une petite lieue de Martigni sur le chemin deSt. Maurice. Depuis le pont, on longe quelques momens les rochers escarpés de la gauche jusqu’aupetit moulin \ de là on fait une montée assez roide, par un sentier tortueux. C’est après vingt mi-nutes de montée qu’on voit la Belula verrucosa Ehrh. Sc sous les rochers Y Asplénium, Adian.tum-nigrum. Une bonne heure de montée nous mène au village dë Salvan où l’on se rafraîchitchez Mr. le Curé qui est ordinairement plein d’honnêteté Sc de complaisance pour les voyageurs.On peut prendre dans un ruisseau d’eau claire , à l’entrée du village , la Callitriche verna Sc leRanunculus aquatïlis.
Après avoir dépassé le village de Salvan Sc un ruisseau qui baigne le fond de la vallée, ondécouvre différents monticules sur la gauche \ ils encaissent quelques bassins marécageux qifil estintéressant de parcourir, parce que sur le bord de ces petits étangs croissent la Drosera f ■ jifo-lia , la Veronica scutellata , le Schænus albus , Sc des touffes d’un Salix inconnu dont lesfeuilles sont ovales. On voit aussi sur le sentier YArenaria rubra Sc la Lychnis viscaria , dansles prés secs, ainsi que le Dianthus Carthusianorum. La Festuca jluitans croît dans un petitruisseau sur le passage.
En suivant le sentier nous gagnons le haut de la descente qui conduit au Treken , village deSalvan. Quel spectacle nouveau pour le voyageur ! quel tableau superbe pour le peintre ! C’est uncoup d'œil unique. Le voyageur étonné voit un ensemble de tout ce que la nature en désordrea pu réunir de plus affreux et de plus frappant. C’est un fond immense entre des rochers en-tassés les uns sur les autres , entremêlés de sapins et de mélèzes , où roulent en cent cascades,des eaux impétueuses et blanchies d’écume , qui inspirent la tristesse et l'effroi, surtout lorsqu'onse voit forcé de descendre par des escaliers mal établis et dangereux , où chaque faux pas coû-terait la vie. escaliers placés dans les sinuosités d’un horrible précipice, mais qui aboutissent
à un pont de pierre très-solidement construit.
La montée est mélancolique et roide, mais moins affreuse que la descente. L’industrie des ha-bitans a exploité sur le sentier une carrière d’ardoise ou schiste noir, qui se divise en bellesdalles , dont les habitans se servent d’ordinaire pour couvrir leurs habitations de bois. Ce terri-ble passage franchi, on entre dans le village du Treken où, au besoin, on peut loger chezun nommé Bochatey qui fournit aux voyageurs du vin, du pain et du fromage.