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devant le crime ! Le coupable interrogeant le juge, prononçantson arrêt! et de quelle manière? Sans instruction, sans pro-cédure ; point de témoins, pas même d’accusation précise oumotivée. Avec de telles formes, le procès des trente-une vic-times fut bientôt jugé : il suffit d’une seule et même séance.A la fin d’un interrogatoire aussi court qu’insignifiant : N’as-turien à ajouter pour ta défense ? demanda-t-on au premierprésident. Deux seuls mots, répondit Saron, vous êtesjuges, et je suis innocent .Incapable de sentir la profon-deur d’une telle réponse, le sanglant tribunal prononça.
La mort! et le peuple de 1794 répondit... Vive la République !
Les échafauds sont prêts. Jetés confusément dans des char-rettes et les mains liées derrière le dos, nos vingt-six magis-trats s’avancent lentement vers la place dite de la Révolution.Un peuple immense les accompagne , mille spectateurs lesattendent : les uns, conduits par une curiosité bipn Arrange;les autres , par sentiment de pitié mêlé de terreur; le plusgrand nombre, peut-être, animé de cette basse envie qui voitavec satisfaction la prospérité déchue, la supériorité anéantie,la grandeur humiliée. Combien en est-il encore qui, dans cejour, se croient enfin vengés des jugemens que ces intègresmagistrats avaient plus d’une fois prononcés contre eux?
On arrive enfin *, le signal est donné : l’infernale machinetombe et retombe sur ces vénérables têtes qui, l’une aprèsl'autre, roulent sous le 1 er tranchant. Saron , cruellementréservé le dernier, voit sans pâlir arriver l’instant fatal. Enmettant le pied sur l’échafaud, il songe aux illustres , auxinnocentes victimes qui l’ont précédé en ce même lieu, à cette
même place!. Il croit les voir. Il va les suivre. Son
sacrifice alors 11’a plus rien qui lui coûte; il s’abandonne aubourreau.